Le Liban et le prix de la paix

Un homme passe à moto devant les décombres d'immeubles endommagés par des frappes israéliennes, Beyrouth, Liban, le 6 juillet 2026. (Reuters)
Un homme passe à moto devant les décombres d'immeubles endommagés par des frappes israéliennes, Beyrouth, Liban, le 6 juillet 2026. (Reuters)
Publié le Jeudi 09 juillet 2026

Le Liban et le prix de la paix

Le Liban et le prix de la paix
  • Le Liban tente de négocier un retrait israélien comme État souverain, tandis que l’Iran cherche à maintenir son rôle de puissance régionale incontournable dans le dossier libanais
  • Depuis des siècles, la paix au Liban s’est construite au prix de compromis sur sa souveraineté ; aujourd’hui, le pays doit choisir entre un nouvel accommodement ou une confrontation politique avec le Hezbollah et l’Iran

Deux processus parallèles encadrent actuellement les discussions sur un retrait israélien du Liban. Le premier se déroule à Washington, où le Liban, Israël et les États-Unis ont signé un accord-cadre trilatéral visant à obtenir un retrait israélien et à mettre fin à l’état de guerre entre Tel-Aviv et Beyrouth. Le second ajoute une dimension plus complexe : à Islamabad, le Liban figurait également à l’ordre du jour des négociations entre les États-Unis et l’Iran. Dans ce cadre, c’est l’Iran qui négociait, au nom du Liban, un retrait israélien.

Pour l’État libanais, ce processus relève d’un exercice d’équilibre entre acteurs locaux, régionaux et internationaux, dans lequel le Liban est empêché d’agir comme un État pleinement souverain. Mais cette situation n’a rien de nouveau, et l’un des mythes fondateurs du pays l’illustre parfaitement.

Philippe Takla fut l’un des principaux architectes de la politique étrangère libanaise. Il occupa le poste de ministre des Affaires étrangères dans 11 gouvernements après l’indépendance. Selon lui, le système politique libanais prend forme au début de l’époque ottomane, lorsque Fakhreddine II obtient du sultan un statut d’autonomie particulier pour l’Émirat du Mont-Liban. Il unifie alors le pays en créant un conseil où les notables des différentes communautés et régions se réunissent et délibèrent avec lui, ainsi qu’entre eux, indépendamment de leurs divergences et de leurs alliances extérieures. Il établit également des alliances avec les puissances européennes et recherche des garanties pour assurer l’existence de l’émirat libanais.

Pour Takla, ces éléments constituent les fondements des politiques intérieure et extérieure du Liban : un équilibre entre privilèges particuliers et autonomie vis-à-vis des puissances régionales, fondé sur un consensus interne reconnaissant les intérêts des différentes communautés, tout en bénéficiant de la protection de l’Occident. Les mêmes principes se retrouvent dans les années 1860, lorsque la protection européenne garantit l’autonomie du Mont-Liban dans les négociations avec les Ottomans, conduisant à la création d’un conseil représentant les communautés et œuvrant au consensus politique.

Ces principes de partage du pouvoir s’inscrivent également dans la Constitution libanaise de 1926. Après l’indépendance, le maintien de la protection occidentale devient la principale mission de la politique étrangère du pays. On en voit l’application après la guerre civile de 1958, lorsque les Marines américains débarquent à Beyrouth pour protéger le Liban face à l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, alors puissance régionale dominante et très populaire dans les rues libanaises. Le consensus interne est rétabli lorsque le président libanais Fouad Chehab rencontre Nasser à la frontière syrienne.

Le schéma est alors le suivant : l’establishment libanais rétablit le consensus interne en trouvant un compromis avec la puissance régionale que soutient une partie de sa population, tout en s’appuyant sur le levier de la protection occidentale. Ce modèle se reproduit avec l’Organisation de libération de la Palestine dans l’Accord du Caire de 1969, puis avec le régime syrien dans l’Accord de Taëf de 1989, et enfin avec le Hezbollah dans l’Accord de Doha de 2008.

Dans les discussions de Washington, le gouvernement libanais tente de rompre avec cette logique en agissant de manière indépendante comme un État souverain. À Islamabad, l’Iran cherche au contraire à restaurer ce schéma, en s’imposant comme la puissance régionale incontournable avec laquelle l’Occident doit traiter pour toute question relative à la sécurité du Liban.

Le Liban, en tant qu’État, a évité de participer aux quatre grandes guerres israélo-arabes, ce qui traduit la reconnaissance de son statut particulier. Pourtant, son territoire est souvent devenu un champ de bataille impliquant des acteurs à la fois internes et externes. Israël a envahi le pays à pas moins de six reprises sans affronter directement l’armée libanaise. Si l’État libanais est resté neutre, son territoire, lui, ne l’a jamais été.

Les guerres contre Israël n’opposaient pas l’État libanais à Israël, mais des acteurs non étatiques liés à l’une des communautés du pays et soutenus par des puissances extérieures. Le système politique libanais l’autorisait, héritage de l’époque ottomane où les communautés (millets) jouissaient d’une certaine autonomie incluant des relations extérieures et des formes de protection. Le Liban est officiellement en état de guerre avec Israël, mais, dans les faits, il n’a jamais réellement fait la guerre.

Officiellement, les relations entre le Liban et Israël étaient régies par les accords d’armistice de 1949, abrogés après la guerre de 1967. Ils devaient être remplacés à la suite de l’invasion israélienne de 1982, lorsque des négociations directes entre les deux États aboutissent à l’Accord du 17 mai 1983. Mais celui-ci est lui aussi annulé par le Liban sous la pression de la Syrie, alors puissance régionale dominante, et de ses alliés locaux.

Cette décision est justifiée par l’argument selon lequel les dossiers libanais et israélien devaient être « couplés » ou coordonnés avec le dossier syrien, le Liban relevant alors de la sphère d’influence de Damas. C’est presque exactement ce que l’Iran cherche aujourd’hui à instaurer à Islamabad : une coordination ou un couplage des deux processus qui limite la capacité du Liban à agir de manière indépendante en tant qu’État souverain.

Le camp du Hezbollah souhaite rejoindre la dynamique d’Islamabad et maintenir le Liban dans la sphère d’influence iranienne, tandis que le camp « souverainiste », opposé au Hezbollah, souhaite que les relations entre le Liban et Israël soient réglées par un État libanais souverain, indépendamment de l’influence de Téhéran.

Pour le Liban, le prix de la paix a toujours impliqué un compromis sur sa souveraineté au profit d’acteurs internes comme externes. Cette caractéristique est inscrite dans la vie politique du pays depuis plusieurs siècles, bien avant la création officielle de l’État en 1921. Les spécialistes des relations internationales et de la géographie politique parlent de « souveraineté hybride » : si la souveraineté appartient formellement au gouvernement, elle est, dans la pratique, partagée, contestée et limitée par de puissants acteurs non étatiques et des puissances étrangères.

Les guerres contre Israël n’opposaient pas l’État libanais, mais des acteurs non étatiques liés à l’une de ses communautés. 

                                      Nadim Shehadi

Les conséquences globales ont été catastrophiques pour le pays. La dernière tentative du Liban de s’opposer simultanément aux forces internes et externes remonte aux négociations avec Israël en 1983. L’élément déterminant était alors le soutien américain à l’accord, comme aujourd’hui, dans le prolongement historique de la protection occidentale accordée au Liban. Mais c’est précisément ce soutien qui a fait défaut, entraînant l’effondrement de l’Accord du 17 mai.

Les enjeux sont considérables et comprennent notamment le retour de plus d’un million de personnes déplacées. L’issue dépend toujours soit de la convergence des facteurs internes, régionaux et internationaux, soit de la capacité du gouvernement libanais à rompre ce cycle et à agir comme un État pleinement souverain.

À la fin des années 1980, j’ai rencontré Takla à Paris. Il m’a confié que le Liban que nous avions connu n’existait plus : tout avait changé. Aujourd’hui, le prix de la paix se résume à un choix entre un nouveau compromis ou une confrontation politique avec le Hezbollah et l’Iran. Et il repose toujours sur la continuité du soutien américain et occidental à l’État libanais. 

Nadim Shehadi est économiste et conseiller politique.

X : @Confusezeus

NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section leur sont propres et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com