Certains des plus grands esprits du siècle dernier ont tenté, sans succès, de trouver une solution au conflit israélo-palestinien. Je voudrais suggérer que la réponse réside dans une nouvelle perspective historique et un récit revisité. Cette fois, l’objectif ne serait pas de résoudre le problème, mais de le replacer dans le contexte de l’une des périodes les plus sombres de l’histoire moderne, à savoir la première moitié du XXe siècle. Les deux peuples sont les survivants de cette période, et pas seulement les agresseurs l’un de l’autre. C’est ce changement de perspective que je propose.
Les événements du 7 octobre et leurs conséquences ont révélé ce que la région pouvait produire de plus brutal, tandis que le conflit avec l’Iran se poursuit et pourrait encore s’aggraver. Des deux camps qui s’affrontent aujourd’hui, l’un, conduit par les États du Golfe, aspire à la paix, tandis que l’autre, emmené par l’Iran, prospère dans la guerre. Mais le 7 octobre a également conduit à une conclusion évidente : la paix est désormais la seule option, et cette guerre doit être la dernière. Toutes les parties portent un lourd héritage dont elles doivent se libérer. Elles doivent tout simplement le dépasser. La seconde moitié du XXe siècle n’a d’ailleurs guère été meilleure.
Dans son recueil d’essais The Politics of Dispossession, l’universitaire américano-palestinien Edward Said expliquait comment les Palestiniens en viennent inévitablement à relier chaque aspect de leur vie et de leur histoire à la perte de la Palestine.
Les « nouveaux historiens » israéliens, tels qu’Avi Shlaim, Ilan Pappé, Shlomo Sand et Benny Morris, ont largement contribué à remettre en question et à réévaluer l’histoire du sionisme et de la création d’Israël. Ils offrent un exemple à suivre. De nombreux intellectuels palestiniens et arabes — dont le plus radical fut Fouad Ajami — s’engagent eux aussi dans cette voie. Les historiens de la Palestine ont également produit des travaux détaillés et souvent critiques, notamment sur l’Organisation de libération de la Palestine. Mais je voudrais proposer d’aller un peu plus loin : prendre davantage de recul et considérer cette histoire dans une perspective mondiale.
Israéliens et Palestiniens sont tous deux les victimes de différentes formes de nationalisme nées à la fin du XIXe siècle. L’idée selon laquelle les États-nations devaient présenter un certain degré d’homogénéité démographique et une identité uniforme a provoqué des transformations tragiques. Quatre empires se sont effondrés durant cette période, mettant fin à un ordre plus cosmopolite qui avait longtemps prévalu dans des villes comme Vienne ou Istanbul. Trois d’entre eux — les empires russe, ottoman, austro-hongrois et allemand — ont disparu au cours de la Première Guerre mondiale. Le quatrième, l’Empire britannique, bien que victorieux, a mis plus de temps à s’effondrer, achevant son retrait après la Seconde Guerre mondiale avec le départ de l’Inde en 1947 puis de la Palestine en 1948. La Palestine ne constitue pas une histoire distincte de celle de l’Inde et du Pakistan ; elle marque, elle aussi, la fin d’une époque.
Les forces en présence étaient structurelles : les conceptions de la nation, le recul des empires et le redécoupage des populations pour les adapter à un nouveau modèle. Mais les décisions prises dans ce cadre l’ont été par des êtres humains faillibles, souvent dans l’urgence, sans plan clairement établi et sans être en mesure d’anticiper les conséquences qui allaient suivre. Nous bénéficions aujourd’hui d’un recul historique dont aucun de ces décideurs ne disposait. C’est pourquoi il est vain de continuer à rouvrir le débat sur la justesse ou l’erreur de chaque décision, de chaque plan rejeté ou de chaque État proclamé. Ce qui est arrivé est arrivé. C’est un fait.
C’est pourquoi il est vain de continuer à rouvrir le débat sur la justesse ou l’erreur de chaque décision, de chaque plan rejeté ou de chaque État proclamé. Ce qui est arrivé est arrivé. C’est un fait.
Nadim Shehadi
Les déplacements massifs de populations ont été si fréquents durant la première moitié du XXe siècle qu’ils ont fini par paraître presque normaux, au point d’être inscrits dans des traités. Les Juifs ont fui les pogroms de l’Empire russe ; les Arméniens, les Assyriens, les Chaldéens et les Kurdes ont survécu au génocide perpétré dans l’Empire ottoman ; la Grèce et la Turquie ont procédé à un échange de populations par traité ; et l’Inde et le Pakistan ont connu un processus similaire, mais à une échelle encore plus vaste.
Le sionisme lui-même fut, dans un premier temps, largement rejeté par les Juifs lorsque Theodor Herzl le proposa à la fin du XIXe siècle. Les habitants arabes de la Palestine n’étaient pas, à l’origine, hostiles à l’immigration juive, mais il était impossible d’absorber de tels flux sans provoquer de frictions. Si le plan de partage fut une erreur, son rejet en fut peut-être une autre. Le nationalisme palestinien n’existait d’ailleurs pas encore à cette époque ; il est apparu en réaction à la fois au sionisme et au traitement réservé aux Palestiniens par les régimes arabes. Lui aussi a commis ses propres erreurs, s’aliénant au passage les Jordaniens, les Libanais, les Irakiens, les Koweïtiens et les Syriens.
L’expulsion des Palestiniens de leurs maisons et de leurs villages fut l’une des tragédies de cette moitié de siècle. Aucune version de ce récit — la Nakba — ne rend cet épisode acceptable ni n’en atténue le caractère tragique. Il s’est produit dans les derniers soubresauts du même processus de désagrégation impériale : l’effondrement de l’Empire britannique, aussi bien en Inde qu’en Palestine.
Peut-être la réponse est-elle plus simple qu’il n’y paraît. Jusqu’à présent, l’approche a consisté à résoudre les problèmes d’abord, puis à parvenir à la paix. Cette méthode s’est révélée impossible et offre à ceux qui cherchent à faire échouer le processus une occasion permanente de le saboter. Dans une logique fondée sur les accusations réciproques, il faut régler les questions des réfugiés, des frontières, de Jérusalem et du droit au retour avant même de pouvoir faire la paix, alors que chacune de ces questions peut facilement être bloquée. Il faut inverser cet ordre.
Reconnaître que ces problèmes sont bien réels, mais qu’ils constituent l’héritage d’idées, de circonstances et de choix propres à cette période de l’histoire, et non une dette qu’un camp devrait rembourser à l’autre. Il n’y a plus de comptes à régler, seulement une histoire commune qu’il faut parvenir à dépasser ensemble. Ce qui importe avant tout, c’est la volonté de paix ; une fois celle-ci établie, les détails deviennent beaucoup plus faciles à traiter.
L’histoire ne suit aucun plan d’ensemble. L’étape où nous nous trouvons aujourd’hui est le résultat d’une accumulation de choix effectués dans un contexte de contraintes qui laissaient souvent peu de place à d’autres possibilités, et non le déroulement d’un dessein qui devait inévitablement nous conduire ici. Ce qui importe désormais, c’est de reconnaître que nous nous relevons des conséquences d’une période effroyable de l’histoire, une période où il n’y a, au fond, que des victimes, puis d’aller de l’avant plutôt que de continuer à rouvrir le procès de la manière dont nous en sommes arrivés là.
Il existe également un passé vers lequel il est possible de se tourner avec espoir. La région a connu la coexistence pendant la plus grande partie de la période ottomane : Juifs, chrétiens et musulmans vivaient ensemble, non pas comme une aspiration, mais comme une réalité attestée par l’histoire. La culture du Levant, avant l’importation de ces idées nationalistes, était cosmopolite et ouverte à la diversité. C’est cet héritage qui mérite d’être retrouvé.
Nadim Shehadi est économiste et conseiller politique.
X : @Confusezeus
NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section leur sont propres et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com














