Le président américain Donald Trump a signalé sans détour, à plusieurs reprises, qu’il encouragerait une intervention militaire au Liban par les forces du président syrien Ahmad Al-Sharaa. Son raisonnement semble être que, de la même manière que les forces d’Al-Sharaa ont réussi à renverser Bachar al-Assad et son régime en Syrie, qui bénéficiaient du soutien des combattants du Hezbollah, elles pourraient également vaincre le Hezbollah au Liban. Cependant, toute intervention syrienne au Liban serait désastreuse, avec des conséquences encore plus graves que l’occupation militaire qui a duré des décennies sous l’ancien régime d’Assad.
Al-Sharaa a clairement déclaré qu’il n’avait aucune intention d’ordonner une quelconque action agressive au Liban ; il a déclaré lors d’une récente interview télévisée qu’il souhaitait aider le pays, mais pas par le biais d’une intervention militaire. Pourtant, Trump continue de le suggérer. Les forces d’Al-Sharaa travaillent d’arrache-pied pour garantir la protection des frontières syriennes et empêcher tout afflux d’armes à destination du Hezbollah via le pays. Il existe toutefois une grande différence entre cette démarche et le fait de mener le combat contre ce groupe au Liban.
Pour commencer, la Syrie de l’après-Assad ne dispose pas encore d’une armée solide et à part entière. Ses forces armées en sont encore à leurs balbutiements ; il s’agit davantage d’un ensemble de factions militaires qui constituent les prémices d’un projet visant à construire une future armée conventionnelle. L’objectif immédiat est de déployer ces forces pour faire respecter l’autorité du nouvel État sur l’ensemble du territoire syrien — un défi considérable en soi, compte tenu de la situation actuelle et des capacités disponibles. Tenter en outre de s’engager dans une action militaire dans un pays voisin serait aller bien trop loin. Cependant, il est difficile pour Al-Sharaa de répondre à Trump par un « non » catégorique. Les nouvelles autorités syriennes ont besoin du soutien des États-Unis. Aucun développement économique ne peut avoir lieu tant que les sanctions internationales ne sont pas levées de manière définitive. Par conséquent, Trump a l’avantage.
Le président américain a laissé entendre que les forces d’Al-Sharaa pourraient mieux venir à bout du Hezbollah qu’Israël n’y est parvenu, et qu’il devrait donc leur ordonner d’intervenir au Liban. Al-Sharaa n’a toutefois aucune intention de le faire ; sa principale priorité en ce qui concerne le Liban est de s’assurer que ce pays ne devienne pas une source de nuisance pour le nouveau régime syrien. Cette question potentiellement problématique a été habilement résolue par la Turquie. On avait notamment évoqué le fait que le Hezbollah abritait d’anciens officiers d’Assad et complotait pour déstabiliser le nouveau régime en Syrie. Les Turcs ont habilement neutralisé cette menace.
Al-Sharaa, quant à lui, avait initialement exigé que le gouvernement libanais lui remette les membres du Hezbollah ayant commis des crimes en Syrie, une position qui risquait d’exacerber les divisions au Liban. Il a par la suite renoncé à cette exigence, la Turquie continuant à jouer un rôle de médiateur pour veiller à ce que le Hezbollah ne constitue pas une menace pour la Syrie, et inversement.
Si les forces syriennes devaient entrer au Liban, cela raviverait les affrontements entre sunnites et chiites qui ont jusqu’à présent été évités.
Dr Dania Koleilat Khatib
Si les forces syriennes devaient entrer au Liban, cela rouvrirait de vieilles blessures ; de nombreux Syriens ont combattu l’armée d’Assad et ses alliés, et ne sont pas près d’oublier la brutalité des combattants du Hezbollah en Syrie ; les crimes commis contre le peuple syrien pendant la longue guerre civile ; le siège de Madaya et de Zabadani en 2015, où des enfants et des personnes âgées sont morts faute de nourriture et de médicaments ; le fait d’avoir été chassés de leurs foyers à Al-Qusair ; ou encore les crimes commis à Deir Ezzor, Deraa, Qalamoun et même à Damas. Al-Sharaa a déclaré qu’on ne peut pas bâtir un État sur la vengeance. Il pourrait toutefois s’avérer difficile de convaincre le soldat lambda, surtout s’il a été personnellement touché par la brutalité du Hezbollah.
Par ailleurs, la logique de Trump, selon laquelle les forces d’Al-Sharaa seraient plus à même de vaincre le Hezbollah qu’Israël, ne tient pas compte de la mixité sociale et confessionnelle du Liban. Elle déclencherait des affrontements entre sunnites et chiites qui ont jusqu’à présent été évités. De nombreux quartiers libanais comptent à la fois des habitants sunnites et chiites, et toute intervention du type de celle suggérée par Trump conduirait à une polarisation croissante. En décembre, lorsque des groupes d’opposition sont descendus dans les rues du Liban pour célébrer le premier anniversaire de la chute du régime d’Assad, de violents affrontements ont eu lieu dans le sud, à Saïda, ainsi que dans le nord, à Bab Al-Tabbane, et dans d’autres localités.
Que se passerait-il si les forces syriennes entraient au Liban pour affronter le Hezbollah ? Il est très probable que les sunnites libanais se rangeraient du côté d’Al-Sharaa, ce qui créerait des tensions avec leurs concitoyens chiites. Une intervention syrienne au Liban est donc largement rejetée, non seulement par Al-Sharaa, mais aussi par la plupart des factions libanaises. Certains l’accueilleraient toutefois favorablement, même indirectement.
Charles Jabbour, responsable de la communication et des relations avec les médias au sein du parti politique des Forces libanaises, a déclaré dans un message publié sur la plateforme de réseaux sociaux X que, pour faire ses preuves auprès des États-Unis, Al-Sharaa devrait prendre des mesures pour mettre fin à la présence du Hezbollah le long de la frontière entre le Liban et la Syrie. Toutefois, le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, a déclaré dans une interview accordée à un journal que son parti ne soutenait aucune intervention de ce type et que les responsables libanais ne demanderaient pas à la Syrie d’intervenir.
Néanmoins, certains considèrent qu’une intervention de la Syrie serait potentiellement le moyen le plus efficace d’en finir avec le Hezbollah, malgré les troubles qui pourraient découler d’une telle évolution. Israël serait certainement très heureux de voir le Hezbollah enlisé dans des troubles internes. Sa seule préoccupation serait la relation étroite qu’entretient Al-Sharaa avec Ankara ; la dernière chose que les autorités israéliennes souhaiteraient voir à leur frontière, c’est une force qu’elles considéreraient comme subordonnée à la Turquie.
Indépendamment des défis potentiels et des conséquences négatives, Trump ne semble pas encore disposé à renoncer à sa demande d’intervention d’Al-Sharaa au Liban. Bien que la Syrie ne soit pas en mesure de répondre à la Maison Blanche par un « non » catégorique, Al-Sharaa pourrait envisager de formuler quelques exigences comme condition préalable à toute réponse officielle à Trump.
Cela pourrait faire gagner un peu de temps à Al-Sharaa, mais il faudra à terme proposer une solution alternative à Trump. C’est là que la contribution d’autres pays de la région devrait intervenir, afin d’aider à élaborer un plan réalisable. L’alternative consisterait en des forces régionales chargées de stabiliser le Liban et de créer une zone tampon entre Israël et le Hezbollah.
• Le Dr Dania Koleilat Khatib est spécialiste des relations américano-arabes, plus particulièrement du lobbying. Elle est cofondatrice du Centre de recherche pour la coopération et la consolidation de la paix, une organisation non gouvernementale libanaise axée sur le dialogue informel (Track II).
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