Le bouclier qui s'effrite et l'équation de la sécurité régionale

Il n’existe actuellement aucune alternative efficace aux systèmes Patriot et THAAD pour la défense contre les missiles balistiques. (Photo d’archive AFP)
Il n’existe actuellement aucune alternative efficace aux systèmes Patriot et THAAD pour la défense contre les missiles balistiques. (Photo d’archive AFP)
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Publié le Dimanche 16 août 2026

Le bouclier qui s'effrite et l'équation de la sécurité régionale

Le bouclier qui s'effrite et l'équation de la sécurité régionale
  • La leçon à tirer pour le Golfe n’est donc pas d’abandonner la diversification
  • C’est tout le contraire : la diversification devient de plus en plus nécessaire. Mais elle fonctionne mieux lorsqu’elle renforce l’architecture plutôt qu’elle ne la fragmente

Depuis fin février, l’Iran a lancé une campagne soutenue de tirs de missiles balistiques et de drones contre des cibles situées dans tout le Golfe. En l’espace de quelques heures, les batteries Patriot et THAAD de toute la région ont été mobilisées. Les Émirats arabes unis ont déclaré que leurs défenses aériennes avaient intercepté 537 missiles balistiques, 2 256 drones et 26 missiles de croisière entre le 28 février et début avril. L’Arabie saoudite, quant à elle, a fait état de 894 menaces aériennes interceptées entre le 3 mars et le 7 avril, dont 86 missiles balistiques et neuf missiles de croisière. Le Royaume a utilisé environ 2 400 intercepteurs PAC-3 au cours des 38 premiers jours du conflit, soit 86 % de son stock d’avant-guerre.

Ces systèmes se sont révélés efficaces, mais l’ampleur de leur utilisation a soulevé des questions quant à la viabilité des capacités de défense aérienne du Golfe dans le cadre d’un conflit prolongé. La réponse apportée par Washington a été sans ambiguïté. Face à une diminution estimée à 65 % de son stock d’intercepteurs Patriot et à 38 % de ses réserves de THAAD, les États-Unis ont redéployé des batteries de Corée du Sud vers le Moyen-Orient malgré les objections de Séoul, et ont attribué à Lockheed Martin un contrat de 58,6 milliards de dollars pour faire passer la production de PAC-3 de 600 à 2 000 unités par an. Le Congrès a estimé le taux d’interception des missiles balistiques iraniens à environ 90 %.

De plus, il n’existe actuellement aucune alternative efficace aux systèmes Patriot et THAAD pour la défense contre les missiles balistiques. Les États du Golfe restent donc fortement dépendants des capacités américaines, alors même que le conflit exerce une pression sur les stocks d’intercepteurs américains. C’est là le paradoxe au cœur de l’équation de la sécurité régionale. Le bouclier américain est moins solide qu’auparavant, mais les alternatives ne sont pas encore à la hauteur.

Cet engagement a fait ses preuves et son rayonnement dépasse largement les frontières du Golfe. Depuis 2022, le Patriot est la pierre angulaire de la défense aérienne stratégique de l’Ukraine contre les missiles balistiques russes, et est décrit par les responsables occidentaux comme le joyau de l’architecture défensive de Kiev : un système si crucial que l’Ukraine a passé sa première commande directe mi-2026 plutôt que de prendre le risque de dépendre entièrement des dons des alliés. La campagne du Golfe a confirmé cette même leçon à une échelle et avec une intensité accrues, car aucun autre système – qu’il soit russe, chinois ou européen – n’a été mis à l’épreuve et n’a fait ses preuves face à des attaques massives, simultanées et multivectorielles du type de celles que l’Iran a subies pendant cinq mois de conflit.

La leçon à tirer pour le Golfe n’est donc pas d’abandonner la diversification. C’est tout le contraire : la diversification devient de plus en plus nécessaire. Mais elle fonctionne mieux lorsqu’elle renforce l’architecture plutôt qu’elle ne la fragmente.

L’Égypte constitue une étude de cas utile. Le Caire a passé des années à éviter délibérément de dépendre d’un seul fournisseur. Son parc militaire combine des avions et des équipements de défense aérienne américains avec des systèmes russes, français, allemands et chinois. Cette approche est stratégiquement compréhensible. L’Égypte dispose de l’une des plus grandes forces armées de la région, contrôle le canal de Suez, est limitrophe de la Libye, du Soudan et de Gaza, et évolue dans un environnement sécuritaire où aucun gouvernement ne souhaiterait que l’ensemble de son appareil de défense soit lié aux décisions politiques d’une seule capitale étrangère.

Les États-Unis restent le garant de sécurité régional le plus puissant, disposant d’un réseau d’alliances, d’infrastructures et de capacités militaires suffisantes pour le reconstruire.

Zaid M. Belbagi


À ce titre, les choix de l’Égypte en matière d’achats de défense ont des conséquences stratégiques qui tiennent compte du contexte actuel. L’Égypte reçoit 1,3 milliard de dollars par an au titre du programme américain de financement militaire étranger (Foreign Military Financing), le deuxième plus important programme de ce type au monde après celui d’Israël, un montant qui représente environ 80 % de l’ensemble de son budget annuel d’approvisionnement militaire. Construites au fil de quatre décennies depuis Camp David, les relations de défense entre les États-Unis et l’Égypte englobent 220 F-16 Fighting Falcons, des systèmes de défense aérienne Patriot, des missiles intercepteurs à courte portée Stinger et un programme continu d’exercices conjoints, dont le plus récent, « Bright Star 2025 », a rassemblé sur le sol égyptien 1 800 militaires américains et des forces provenant de 44 pays. Rien que depuis octobre 2023, le Département d’État a notifié au Congrès des contrats de ventes militaires à l’étranger (FMS) d’une valeur de 12 milliards de dollars destinés à l’Égypte.

L’Égypte a néanmoins mis en place une architecture de défense délibérément à plusieurs niveaux, combinant ses plateformes américaines avec des systèmes russes S-300VM, des missiles sol-air chinois HQ-9B, des Rafale français et des systèmes allemands IRIS-T. Le Caire envisagerait également l’acquisition du chasseur chinois J-10C, une plateforme qui a participé au premier exercice aérien conjoint entre les deux pays. La logique sous-jacente est qu’aucun État présentant une exposition stratégique comparable à celle de l’Égypte ne souhaite dépendre d’un seul fournisseur. Mais cette logique a ses limites, que la guerre en Iran rend plus difficiles à ignorer.

La Russie et la Chine se heurtent également à des limites en tant que fournisseurs alternatifs. Leurs systèmes destinés à l’exportation rendent généralement les acheteurs dépendants du vendeur pour les mises à niveau, les logiciels et la maintenance, tandis que l’intégration de plates-formes chinoises ou russes dans des réseaux de défense articulés autour de liaisons de données, de radars et de systèmes de commandement et de contrôle américains peut poser des problèmes d’interopérabilité. La question n’est donc pas simplement de savoir si les États du Golfe diversifient leurs fournisseurs, mais si des systèmes différents peuvent fonctionner efficacement au sein d’une même architecture de défense.

Cette même logique prend de plus en plus d’importance pour le Golfe. L’accord de défense conjoint de La Mecque, signé le 7 août par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, a considérablement accentué cette question relative à l’architecture de sécurité de la région. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a qualifié l’Égypte de partenaire naturel et s’est dit convaincu que Le Caire rejoindra officiellement l’alliance une fois les problèmes techniques résolus. Si l’Égypte le fait, elle devra opérer aux côtés des systèmes saoudiens et turcs, tous deux construits autour d’une architecture conforme aux normes américaines et de l’OTAN. Un réseau égyptien intégrant des chasseurs chinois et des systèmes sol-air russes s’intégrerait difficilement dans tout cadre de défense collective conçu pour l’interopérabilité avec Washington, précisément au moment où la valeur de cette interopérabilité a été démontrée à grande échelle dans tout le Golfe.

C’est là le véritable sens de ce bouclier qui s’affaiblit. Le système américain a prouvé qu’il pouvait défendre la région. La guerre a également montré qu’il ne pouvait pas le faire indéfiniment sans renforts.

Pour les États du Golfe et des pays comme l’Égypte, la réponse stratégique ne réside pas nécessairement dans la dépendance ou le découplage. Il s’agit d’une résilience à plusieurs niveaux, avec davantage de fournisseurs, davantage de production nationale et davantage de partenariats européens et asiatiques. Tout cela, associé à des stocks accrus d’intercepteurs et à un accès continu à la seule architecture de sécurité qui a démontré, à grande échelle et sous le feu de l’ennemi, sa capacité à relier ces moyens aux services de renseignement et à la puissance militaire américains.

À ce titre, le bouclier s’affaiblit peut-être. Mais pour l’instant, les États-Unis restent le garant le plus solide de la sécurité régionale, grâce à la solidité de leurs alliances, à leurs infrastructures et à leur capacité militaire à la reconstruire.

• Zaid M. Belbagi est commentateur politique et conseiller auprès de clients privés, entre Londres et le Conseil de coopération du Golfe.

X : @Moulay_Zaid

NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette rubrique sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.