Solide consensus contre le déplacement des ambassades étrangères à Jérusalem

Peu après l’annonce décisive de la normalisation des relations entre les Emirats arabes unis et Israël, la Maison Blanche a fait une autre annonce inattendue : la Serbie et le Kosovo ont accepté de normaliser leurs relations économiques avec Israël (Photo, AFP).
Short Url
Publié le Jeudi 17 septembre 2020

Solide consensus contre le déplacement des ambassades étrangères à Jérusalem

  • « La plupart des pays ne veulent pas déplacer leurs missions diplomatiques, car ils refusent de reconnaître toute déclaration unilatérale de Jérusalem comme capitale du pays sans une solution juste et équitable au conflit avec les Palestiniens »
  • « Pourquoi lier le conflit palestinien et la nécessité cruciale de réduire les tensions dans l'ex-Yougoslavie, sachant que cela aggrave le sentiment d’amertume et d’isolement parmi les Palestiniens ? »

Alors que dans quelques semaines, les Américains décideront qui sera le futur locataire de la Maison Blanche au cours des quatre prochaines années, l'administration Trump a fait du renforcement de la diplomatie israélienne dans le monde un argument électoral. Il faut dire que Donald Trump le fait avec un succès considérable. Peu après l’annonce décisive de la normalisation des relations entre les Emirats arabes unis et Israël, la Maison Blanche a fait une autre annonce inattendue : la Serbie et le Kosovo ont accepté de normaliser leurs relations économiques avec Israël, ce qui inclut le déplacement le l’ambassade de Belgrade à Jérusalem et une reconnaissance mutuelle entre Israël et le Kosovo. Cerise sur le gâteau : Bahreïn est devenu le dernier pays du Golfe à normaliser ses relations avec Israël.

Pour Belgrade comme pour Pristina, leurs accords avec Israël passent au second plan par rapport à une à une autre décision autrement plus importante négociée ce mois-ci par Donald Trump et qui prévoit une normalisation économique entre la Serbie et le Kosovo. Ces accords avec Israël ont surtout constitué une satisfaction pour un Trump impatient, qui surjoue son rôle de « président américain le plus proche d'Israël », et qui tente d’occulter le fait que le déplacement de l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en 2018 n'a pas vraiment déclenché l’effet de boule de neige attendu.

C’est en mars 1999 que les forces de l’OTAN, conduites par les États-Unis, ont mené des frappes aériennes massives contre les infrastructures militaires yougoslaves - à l’époque principalement en Serbie - ce qui a abouti à la déclaration d’indépendance du Kosovo en 2008. Le Kosovo n'est reconnu que par 98 États membres de l'ONU, et Belgrade n'a accepté qu'à contrecœur son statut d'indépendance de facto. L’établissement de relations économiques entre la Serbie et le Kosovo, même sous la pression de Washington, n’est donc pas une mince affaire, car les sentiments d’hostilité entre les deux pays - et l’animosité ancrée de longue date entre ces deux voisins de l’ouest des Balkans - sont toujours vifs.

Un seul pays a déménagé son ambassade à Jérusalem

Un tel accord soulève pourtant une question : pourquoi lier le conflit palestinien et la nécessité cruciale de réduire les tensions dans l'ex-Yougoslavie, sachant que cela aggrave le sentiment d’amertume et d’isolement parmi les Palestiniens ?

Pour le président américain, faire pression sur d'autres pays pour qu'ils déplacent leurs ambassades à Jérusalem va bien au-delà d’aider Israël à réaliser son rêve de voir Jérusalem universellement reconnue comme sa capitale. Cela permet également de masquer l’embarras dont a souffert son administration suite au déplacement de l’ambassade américaine de Tel Aviv, qui a mis en lumière son isolement sur la scène internationale sur cette question, comme bien d’autres pendant sa présidence.

Au cours des deux années qui ont suivi la réinstallation de l’ambassade américaine à Jérusalem, seul le Guatemala a emboîté le pas aux Etats-Unis, les 150 autres pays qui entretiennent des relations diplomatiques avec Israël ayant choisi de rester à proximité de la mer Méditerranée. Autant le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a présenté le déménagement de l'ambassade américaine comme l'une des plus grandes réalisations de son mandat, autant la réticence de presque tous les autres pays à suivre l'exemple de Trump a mis en évidence le solide consensus international contre cette décision.

La plupart des pays ne veulent pas déplacer leurs missions diplomatiques à Jérusalem, non pas parce qu’ils s’opposent à Israël en soi, ou même à l’idée que Jérusalem devienne finalement sa capitale internationalement reconnue. La raison principale est qu'ils refusent de reconnaître toute déclaration unilatérale de Jérusalem comme capitale du pays sans une solution juste et équitable au conflit avec les Palestiniens, c'est-à-dire une solution à deux États, où Jérusalem serait à la fois capitale d'Israël et d'un Etat palestinien indépendant.

Reconnaître Jérusalem comme la capitale d'Israël a des implications à la fois juridiques et politiques.  Au regard du droit international, l’annexion de Jérusalem-Est par Israël en 1967 est illégale, et reconnaître la ville comme la capitale d’Israël alors qu’une partie de celle-ci est encore sous occupation équivaut à reconnaître la légalité de l’occupation. D'un point de vue pratique, ce constituerait encore un autre clou planté dans le cercueil d’une solution à deux États, qui ne ferait qu’isoler davantage les Palestiniens et détruirait plus encore tout espoir de paix.

Jour après jour, les Palestiniens voient leurs chances de mettre fin à l'occupation israélienne et de réaliser leurs aspirations à un État indépendant partir en fumée. Entre temps, ils subissent une occupation qui s’enracine, avec des centaines de milliers de colons israéliens qui se sont installés sur des terres occupée et bénéficient d'une prospérité dont la plupart des Palestiniens ne peuvent que rêver, alors que leurs droits civils et humains continuent d'être sauvagement bafoués, semaine après semaine.

Il se peut que la plupart des Palestiniens aient actuellement des problèmes plus urgents à régler que l’avenir de Jérusalem, en particulier en ces temps de pandémie mortelle, mais la ville reste l’un des symboles les plus importants du mouvement national palestinien.

On peut difficilement imaginer comment ce conflit sans fin avec Israël pourrait être réglé sans que certaines parties de Jérusalem soient également reconnues comme la capitale de la Palestine. Á ce stade, déplacer des ambassades à Jérusalem affaiblit non seulement ceux qui soutiennent une paix fondée sur une solution à deux États - une option  de moins en moins réaliste - mais alimente également la colère, et ne fait que renforcer le camp des Palestiniens qui rejettent tout compromis avec Israël. Il n’existe pas non plus de perspective d'un gouvernement israélien qui pourrait même songer à un tel compromis.

« Au cours des deux années qui ont suivi la réinstallation de l’ambassade américaine à Jérusalem, seul le Guatemala a emboîté le pas aux Etats-Unis »

La pression de l’Europe

Il suffit de jeter un rapide coup d'œil à la déclaration de presse du secrétaire d'État américain Mike Pompeo, pour être très sceptique quand à la réelle volonté de la Serbie et du Kosovo de conclure l’accord avec Israël. La décision du déplacement de l’ambassade à Jérusalem a créé un froid avec l’UE dont la position sur cette question diverge radicalement de celle des Etats-Unis.

 Il n'est pas surprenant que les responsables à Bruxelles aient averti aussi bien Belgrade que Pristina qu’une telle décision pourrait avoir des répercussions ultérieures. Cela pourrait en effet impacter la demande d’adhésion de la Serbie à l’UE et affecter le soutien économique et politique que l’UE fournit au Kosovo. Cependant, à en juger par la manière dont les porte-parole des deux pays sont restés évasifs dans leurs déclarations sur cette question, on peut supposer qu’ils retarderont une telle décision controversée le plus longtemps possible. Et au cas où Joe Biden deviendrait président, ils pourraient l’annuler.

Seul un accord de paix avec les Palestiniens convaincra les États qui possèdent des missions diplomatiques en Israël de laisser derrière eux les plages de sable et l'ambiance cosmopolite de Tel Aviv pour rejoindre Jérusalem et ses diplomates américains plutôt solitaires et isolés. En attendant, de telles actions individuelles de la part d’Etats, si elles ont peu d’influence sur la question,  peuvent néanmoins lui être préjudiciable.

 

Yossi Mekelberg est professeur de relations internationales à la Regent University de Londres où il dirige le Programme des relations Internationales et des sciences sociales. Il est également professeur associé dans le Programme de la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord (MENA) à Chatham House.
Twitter : @Ymekelberg

Clause de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de Arab News.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com