Un permis de tuer accordé par les États-Unis

Le diplomate américain Robert A. Wood lève la main lors d'une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU sur Gaza, à New York. (Reuters)
Le diplomate américain Robert A. Wood lève la main lors d'une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU sur Gaza, à New York. (Reuters)
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Publié le Dimanche 10 décembre 2023

Un permis de tuer accordé par les États-Unis

Un permis de tuer accordé par les États-Unis
  • Ironiquement, le veto et la disposition d’urgence ont été adoptés après que le secrétaire d’État américain Antony Blinken a publiquement critiqué Israël pour le nombre élevé de civils tués lors de son offensive à Gaza,
  • Le veto américain vient de contribuer à la création de futures générations d’extrémistes à Gaza et au-delà

En arabe, nous avons un célèbre dicton qui se traduit par «Quand l’excuse est plus laide que le péché». C’est exactement ce que l’on peut dire de la justification des États-Unis, qui ont été le seul pays du Conseil de sécurité des Nations unies à s’opposer, vendredi, à un cessez-le-feu immédiat dans la bande de Gaza.

Robert Wood, ambassadeur adjoint des États-Unis à l’ONU, a indiqué au Conseil de sécurité que le projet de résolution était «déconnecté de la réalité». Il a réitéré la position déclarée de son gouvernement et d’Israël selon laquelle un cessez-le-feu ne ferait que renforcer le Hamas.

Cependant, la seule chose qui soit effectivement «déconnectée de la réalité» est cette position américaine, d’autant plus qu’elle a été associée à l’invocation par le département d’État d’une disposition d’urgence pour approuver la vente d’obus de chars à Israël, en contournant le Congrès.

 

Ce qui est encore plus "éloigné de la réalité", c'est l'argument selon lequel le Hamas sortira plus fort d'un cessez-le-feu

Faisal J. Abbas | Rédacteur en chef

Ironiquement, le veto et la disposition d’urgence ont été adoptés après que le secrétaire d’État américain Antony Blinken a publiquement critiqué Israël pour le nombre élevé de civils tués lors de son offensive à Gaza, affirmant qu’il y avait un fossé entre «l’intention de protéger les civils et les résultats réels». Comment une telle déclaration peut-elle émaner du même département d’État américain qui vient d’accorder à Israël 14 000 munitions de chars supplémentaires, d'une valeur de plus de 100 millions de dollars (1 dollar = 0,93 euro) ?

Toutefois, l’argument selon lequel le Hamas sortira plus fort d’un cessez-le-feu est encore plus «déconnecté de la réalité».

Premièrement, si les États-Unis et Israël voulaient vraiment empêcher le Hamas de se renforcer, ils auraient dû le faire il y a seize ans en empêchant le principal soutien du groupe, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, de «le faire passer du statut d’organisation terroriste à celui de partenaire», comme l’a récemment décrit le quotidien Times of Israel dans une critique sévère de la politique de longue date de Netanyahou qui consiste à accentuer les divisions en sapant l’Autorité palestinienne légitime en Cisjordanie et en donnant plus de pouvoir au Hamas à Gaza.

Deuxièmement, je ne vois pas comment on peut imaginer que la poursuite d’une guerre qui a fait plus de 17 700 morts, principalement des civils, des femmes et des enfants, affaiblirait le Hamas.

Je tiens à préciser que je ne soutiens pas le Hamas. Encore une fois, rien ne justifie le meurtre ou le ciblage délibéré de civils, que ce soit le 7 octobre, avant cette date ou après.

Cela dit, cette guerre ne fait qu’accroître la sympathie à l’égard du Hamas et favoriser l’émergence de groupes similaires. La raison en est simplement que, comme cela a été prouvé jusqu’à présent, il est impossible de réaliser l’objectif d’Israël, à savoir l’éradication de ces groupes sans provoquer un grand nombre de morts et de déplacés et sans causer des dommages sans précédent aux infrastructures civiles.

C’est pourquoi, en étant le seul pays à opposer son veto à un cessez-le-feu immédiat, les États-Unis ont effectivement accordé à Israël un nouveau permis de tuer. Il va sans dire que cette attitude est en contradiction flagrante avec les valeurs déclarées des États-Unis et avec leurs positions antérieures, telles que leurs critiques à l’égard de la Russie au sujet de l’Ukraine.

Il est donc presque risible que le célèbre présentateur de PBS, Nick Schifrin, ait eu l’audace de demander au ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faiçal ben Farhane, si le Royaume dit une chose en public et une autre en privé lorsqu’il s’agit de Gaza. Si hypocrisie il y a, il est désormais évident qu’elle vient de Washington. Schifrin devrait plutôt poser la même question à l’administration de son propre pays.

 

Le veto américain vient de contribuer à la création d'une future génération d'extrémistes à Gaza et au-delà.

Faisal J. Abbas | Rédacteur en chef

En outre, ce permis de tuer accordé par les États-Unis ne s’applique pas seulement aux meurtres de Palestiniens par Israël : le veto américain vient de contribuer à la création de futures générations d’extrémistes à Gaza et au-delà.

Il convient par conséquent de mettre un terme aux combats et de s’engager sur la voie d’une solution à deux États, en autorisant la création d’un État palestinien.

Tout commence par un cessez-le-feu, qui est aujourd’hui «malheureusement considéré comme un gros mot», a déclaré le prince Faiçal à PBS, ajoutant qu’il ne pouvait tout simplement pas comprendre cela... Je ne pense pas qu’une personne saine d’esprit puisse le comprendre !

 

Faiçal J. Abbas est le rédacteur en chef d'Arab News.

 

X : @FaisalJAbbas

 

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com