La réforme, et non les urnes, est le remède aux maux de la Tunisie

Les élections ne peuvent à elles seules rectifier les problèmes profonds auxquels est confrontée la société tunisienne. (Photo Reuters)
Les élections ne peuvent à elles seules rectifier les problèmes profonds auxquels est confrontée la société tunisienne. (Photo Reuters)
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Publié le Lundi 08 juillet 2024

La réforme, et non les urnes, est le remède aux maux de la Tunisie

La réforme, et non les urnes, est le remède aux maux de la Tunisie

À l’approche d'un scrutin crucial prévu en octobre, la Tunisie s’apprête à vivre des mois lourds de conséquences. L’enjeu dépasse largement le simple avenir de la fragile démocratie fantasque nord-africaine. Il s’agit de déterminer si le vécu des Tunisiens - après trois années mouvementées sous la présidence autoritaire de Kaïs Saïed - se traduira par un rejet cinglant de leurs espoirs déçus ou par une résignation silencieuse face au statu quo.

Le désengagement politique des Tunisiens et leur ralliement ultérieur à la vision centralisatrice de Saied trouvent leur origine dans une série de fiascos législatifs, aussi chaotiques que puérils, qui ont sapé toute confiance dans les rouages démocratiques. Entre 2019 et 2021, l’Assemblée des représentants du peuple, loin d'incarner le flambeau d'une démocratie naissante, s’est métamorphosée en un théâtre de turbulences incessantes, orchestrées principalement par deux formations: le Parti destourien libre et Al Karama ou la Coalition de la dignité. Ces deux entités, fortes d'un total de 38 sièges sur 217, ont privilégié la mise en scène au détriment du fond politique. Leurs joutes verbales et physiques ont donné naissance à un néologisme évocateur : la « bordélisation », synonyme d'un chaos institutionnel patent.

Les échauffourées parlementaires, largement médiatisées et commentées, n’ont pas seulement offert une métaphore visuelle du dysfonctionnement institutionnel; elles sont devenues, pour de nombreux Tunisiens, l’expérience concrète d'une faillite politique. Les rixes déclenchées par les élus et les agressions physiques au Palais du Bardo - des incidents spectaculaires en totale contradiction avec l'idée d'un leadership éclairé - ont progressivement sapé la confiance des citoyens.

Dans ce contexte, l’ascension de Saied était pratiquement inéluctable. Sa campagne, axée sur un discours anti-corruption et anti-système, a trouvé un écho favorable auprès d’une population excédée par le spectacle d’un parlement s’apparentant davantage à une arène qu’à un temple de la démocratie. Ses premières actions une fois investi - notamment la suspension du parlement en juillet 2021 - ont d’abord été accueillies avec soulagement, voire enthousiasme, plutôt qu’avec inquiétude.

Cependant, ces interventions, initialement perçues comme des mesures transitoires pour rétablir l’ordre, se sont progressivement cristallisées en un nouvel ordre permanent. La promesse d’un assainissement temporaire s’est muée en une refonte durable du paysage politique tunisien. Ce basculement politique ne s’est pas opéré dans un vide contextuel. Il a été catalysé par une absence criante d’alternatives crédibles, capables d’offrir simultanément une perspective de stabilité et un engagement concret à affronter les défis économiques et sociaux qui assaillent la Tunisie.

Le désengagement politique qui frappe la Tunisie trouve, au moins partiellement, sa source dans le constat d’un paysage politique stérile. Dans ce contexte, les dirigeants capables de s’attaquer aux maux chroniques du pays - instabilité économique, défaillances du système de santé, corruption endémique - apparaissent davantage comme des figures mythologiques que comme de véritables options électorales. Ce désenchantement profond s’est progressivement incrusté dans le code génétique politique de la nation. Il façonne désormais les attentes citoyennes et redéfinit la conception même de la gouvernance, sur les décombres de ce qui fut naguère une démocratie porteuse d’espoir.

Le cœur du malaise électoral qui ronge la Tunisie réside désormais dans une conviction profonde ancrée au sein de la population: peu importe qui siège au Palais de Carthage ou quelles promesses sont formulées par les aspirants populistes, personne ne semble en mesure d’insuffler les changements dont le pays a désespérément besoin. Pour une grande partie des Tunisiens, les aspirations nées de la Révolution de Jasmin se sont muées en souvenirs lointains, éclipsés par la dure réalité d’une économie en berne et d’un discours politique dévoyé.

L'expérience démocratique tunisienne se heurte aujourd'hui à un obstacle plus insidieux et potentiellement plus tenace: la métamorphose d’une apathie passagère en un désengagement citoyen durable. Ce phénomène dépasse la simple lassitude politique; il s’apparente à une réaction rationnelle face à un système perçu comme fondamentalement imperméable aux aspirations d’une population assoiffée de changement.

Ainsi, Les discours officiels qui s’évertuent à ériger la participation électorale en symbole ultime de la légitimité démocratique se heurtent à un mur d’indifférence. Ces rhétoriques sonnent désormais creux pour une population qui, depuis 2011, n’a constaté que peu d’améliorations tangibles dans son quotidien.

Face à ces réalités, le message adressé aux démocraties occidentales se fait limpide: l’obsession du scrutin comme remède miracle aux maux tunisiens est une erreur d’appréciation. Si les élections libres et transparentes demeurent un pilier incontournable de tout système démocratique, elles ne sauraient, à elles seules, résoudre les problèmes structurels qui minent la société tunisienne. Il est temps que le soutien international change de paradigme. Plutôt que de se focaliser sur le processus électoral, l’aide extérieure devrait prioritairement encourager et faciliter la mise en œuvre de réformes systémiques profondes, plutôt que de les compromettre en finançant des pratiques économiques douteuses ou en fermant les yeux sur une répression croissante.

La Tunisie se trouve à la croisée des chemins, et plusieurs domaines clés appellent des réformes urgentes. En tête de liste figure l’indépendance de la justice, enjeu capital pour garantir la prééminence de l'État de droit sur les considérations politiques et les ingérences extérieures. Un système judiciaire renforcé ne se contenterait pas de mieux protéger les droits des citoyens; il insufflerait également une confiance renouvelée aux investisseurs, élément indispensable à la relance économique tant attendue. Par ailleurs, l’amélioration de la transparence et de la redevabilité des institutions publiques s’impose comme un impératif pour reconstruire le lien de confiance, aujourd'hui distendu, entre l’État et ses citoyens.  En appuyant des initiatives visant à promouvoir les bonnes pratiques de gouvernance, les alliés occidentaux contribueraient à façonner un environnement politique où la transparence primerait sur l’opacité.

Sur le plan économique, il est impératif d’opérer un virage stratégique. Les politiques d’austérité doivent céder la place à des stratégies de développement durable privilégiant l’emploi des jeunes, l’innovation technologique et les énergies renouvelables, qui permettraient non seulement de répondre aux défis immédiats, mais aussi de poser les jalons d’une prospérité pérenne. La Tunisie se trouve à un carrefour crucial où les idéaux ambitieux de pluralisme politique ne peuvent rester lettre morte. Ces aspirations doivent au contraire catalyser l’amorce et la mise en œuvre de réformes authentiques et profondes, permettant au pays de s’extraire de la spirale des expédients à court terme pour s’engager résolument sur la voie d'une stabilité et d’une croissance durables. Dans ce contexte, la promotion de réformes, trop longtemps reportées, s’impose comme une nécessité impérieuse, offrant des perspectives bien plus prometteuses que le simple recours à des processus électoraux dont la légitimité est contestable. D’autant plus que ces scrutins se déroulent dans un environnement politique marqué par des tendances répressives et un attachement manifeste au statu quo.

En somme, le véritable progrès ne saurait émerger de la vaine espérance de scrutins aux résultats aléatoires au sein d'un système intrinsèquement défaillant. Il réside plutôt dans la poursuite acharnée et méthodique de réformes conçues pour s’attaquer aux défis fondamentaux qui taraudent aujourd'hui la société tunisienne.

Hafed Al-Ghwell est chercheur principal et directeur exécutif de l'Initiative Afrique du Nord au Foreign Policy Institute de la John Hopkins University School of Advanced International Studies à Washington, DC. X : @HafedAlGhwell