Sans transparence, les aides à la Syrie rendent les civils encore plus vulnérables

Un convoi d’aide du Croissant-Rouge à Douma, en mars 2018. (Reuters).
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Publié le Mardi 23 février 2021

Sans transparence, les aides à la Syrie rendent les civils encore plus vulnérables

  • Toutes les mesures de protection habituellement déployées pour garantir que l’aide parvient à ceux qui en ont le plus besoin ont cessé
  • L’UE paie mais, en fin de compte, le régime veille à s'attribuer le mérite – une excellente affaire pour Damas

Lorsque vous voyez les tentes des réfugiés en Syrie et au Liban couvertes de stalactites, il est difficile d’imaginer ces conditions inhumaines. Par ailleurs, plus de 25 000 tentes ont été détruites ou endommagées lors des inondations récentes. Ces dernières ont provoqué le déplacement de 142 000 personnes sur 407 sites dans le nord-ouest de la Syrie. De nombreux Syriens sont tellement désespérés qu’ils ont commencé à mettre en vente leurs organes, entre autres leurs reins.

Que peut donc faire le reste du monde? L’aide à la Syrie est l’un des programmes humanitaires les plus politisés du monde entier, mais où est le débat honnête sur ce qui se passe? Que les organisations humanitaires, telles que les organes de l’Organisation des Nations unies (ONU), opèrent dans des régions contrôlées ou non par le régime, toutes les mesures de protection habituellement déployées pour garantir que l’aide parvient à ceux qui en ont le plus besoin ont cessé. Les principes fondamentaux de l’aide sont tout simplement oubliés ou considérés comme des nuisances gênantes. À ce stade, nous parlons à peine de reconstruction; il s’agit simplement de maintenir les gens en vie, de les nourrir et de les aider pendant la pandémie.

De nombreux Syriens sont tellement désespérés qu’ils ont commencé à mettre en vente leurs organes, entre autres leurs reins.

Afin d’opérer dans les régions contrôlées par le régime syrien, toute agence doit se soumettre à un ensemble de conditions et d’obstacles à leur indépendance. Pour commencer, aucune organisation non gouvernementale (ONG) n’a le droit d’entrer dans les régions du régime si elles opèrent également ailleurs. L’accès à ces régions-là est limité par la procédure de demande de visa. De toute évidence, le régime syrien préfère accorder des visas à des travailleurs humanitaires de pays spécifiques, qui ne comprennent certainement pas les principaux pays donateurs d’Europe et d’Amérique du Nord, entre autres. Si les travailleurs internationaux commencent à manifester des signes d’indépendance inutiles, le régime peut rapidement annuler leurs visas. Ce n’est que le premier obstacle dans le processus.

Le résultat est que très peu d’ONG internationales opèrent en Syrie. Celles qui le font travaillent généralement sur des projets vitaux que le régime ne peut pas réaliser tout seul, comme la réhabilitation des écoles. Elles interviennent en sachant parfaitement qu’elles ne s’impliqueront dans aucun problème politique ou de droits de l’homme et fermeront les yeux sur tout signe de corruption ou de copinage. Il s’agit d’un dilemme: les enfants syriens ont besoin d’écoles et d’une éducation, mais qui se sent à l’aise d’enrichir cette élite mafieuse corrompue? De même, les ONG syriennes peuvent recevoir des fonds des organisations internationales, mais seulement après avoir obtenu l’autorisation du régime.

Les ONG doivent également travailler via le Syria Trust for Development. Ce n’est pas une ONG, elle fait plutôt partie du dispositif du régime, présidé par Asma Assad, la femme du président. Le régime considère ce fonds comme son visage plus doux et acceptable. Il a presque monopolisé le contrôle de l’espace de la société civile, une tendance qui s’est intensifiée après qu’il a englouti le réseau Al-Bustan Charity du cousin de Bachar Assad, Rami Makhlouf, qui était, jusqu’à récemment, le principal homme d’affaires du régime. Prenons pour exemple l’assistance juridique. En 2018, un décret ministériel a décidé que tous les efforts des ONG dans le domaine de l’assistance juridique devaient passer par le Syria Trust for Development. Imaginez que vous êtes une famille déplacée qui essaie de se procurer des documents juridiques et d’établir ses droits de propriété. Vous devez maintenant communiquer toutes vos données à une branche du régime.

Le régime, ses copains et ses fonctionnaires corrompus peuvent siphonner l’aide et détourner ces ressources vitales sans craindre que cela ne soit signalé.

L’autre option pour les ONG internationales est le Croissant-Rouge arabe syrien (Sarc), un autre organe qui n’est rien d’autre qu’un front du régime. Environ 60 % de l’aide internationale à la Syrie est acheminée via le Sarc, et les agences de l’ONU ont décidé d’accepter cet arrangement aveuglément. Les Syriens le savent tous, alors si l’aide est distribuée via le Sarc ou le Syria Trust for Development, devinez à qui revient le mérite.

L’Union européenne (UE) n’a pas de programme dans ces régions, mais elle aide à financer les agences de l’ONU. Par conséquent, l’UE n’a aucune visibilité en Syrie et, en dépit de ses contributions, les Syriens ignorent que les divers programmes d’aide passant par les Nations unies sont payés avec l’argent des contribuables européens. En d’autres termes, l’UE paie mais, en fin de compte, le régime veille à s'attribuer le mérite – une excellente affaire pour Damas.

Un autre obstacle, rarement commenté également, est l’absence pure et simple de suivi et d’évaluation appropriés. Souvenez-vous que la plupart des pays donateurs ont fermé leurs ambassades durant la première année du conflit syrien. Même les journalistes internationaux, qui doivent obtenir un visa du régime, se rendent de moins en moins dans le pays. Le résultat est que le régime, ses copains et ses fonctionnaires corrompus peuvent siphonner l’aide et détourner ces ressources vitales sans craindre que cela ne soit signalé. Évidemment, c’est exactement ce qui se passe.

Dans les régions non contrôlées par le régime, la situation n’est guère meilleure. Des combats ont à nouveau éclaté dans le Nord-Ouest. Cela signifie que les ONG peuvent être opérationnelles dans une région une semaine, mais que le régime en prend le contrôle la semaine suivante. Il est donc difficile pour les ONG de planifier leurs opérations. Ajoutons à cela les défis d’opérer dans des régions sous le contrôle d’un groupe extrémiste comme Hayat Tahrir al-Cham, qui est en fait la branche d’Al-Qaïda en Syrie.

Tous les efforts déployés dans les zones non contrôlées par le régime sont également entravés par les restrictions en matière d’aide transfrontalière. L’aide des Nations unies dans ces zones ne peut être acheminée que via Bab al-Hawa, le point de passage de Bab al-Salam près de Jarablous qui est désormais fermé. L’impact est important, et de nombreuses personnes dans le besoin se trouvent maintenant dans des régions auxquelles il est difficile d’accéder.

Les réponses faciles font défaut. Les Syriens ont besoin d’aide urgente; plus qu’ils n’en reçoivent. L’absence de financement, la crise économique syrienne massive et la pandémie de coronavirus ont frappé fort, mais l’environnement opérationnel, dans lequel le régime et les acteurs armés non étatiques abusent de l’aide à leurs propres fins, est également alarmant. L’aide ne doit pas être politisée, que ce soit par les donateurs ou les acteurs sur le terrain. Il est temps que toutes les parties commencent à faire passer les civils syriens en premier, et non en dernier.

Chris Doyle est le directeur du Council for Arab-British Understanding, basé à Londres.

Twitter: @Doylech

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com