Une enquête auprès des jeunes arabes devrait servir de signal d'alarme

Des étudiants libanais se rassemblent devant le ministère de l'Éducation lors de manifestations anti-gouvernementales, dans la capitale Beyrouth, le 7 novembre 2019 (AFP)
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Publié le Mercredi 14 octobre 2020

Une enquête auprès des jeunes arabes devrait servir de signal d'alarme

  • Près de la moitié des jeunes Arabes ont pensé partir, proportion passant à 63% au Levant
  • L’insatisfaction est profonde, ce qui explique les niveaux élevés de soutien aux manifestations dans la région

Devrait-on le moins du monde être surpris par le grand nombre d'Arabes qui souhaitent émigrer, en particulier du Levant? Qu'est-ce qui retient les jeunes dans leur pays d'origine pendant les guerres, les troubles sociaux, les coupures de courant et les crises économiques, sans parler de la pandémie du coronavirus (Covid-19)? C'est un sujet dont tout le monde dans la région entend parler en tant que faits divers avec des amis. Le sentiment de frustration et de désespoir est aigu.

La 2020 Arab Youth Survey (Enquête 2020 sur la Jeunesse Arabe), publiée la semaine dernière, confirme tout cela et bien plus. La 12e édition de ce rapport annuel conforte les faits divers par une dure réalité. Près de la moitié des jeunes Arabes ont pensé partir, proportion passant à 63% au Levant. C'est un chiffre encore plus surprenant, sachant que la principale étude sur les Arabes âgés de 18 à 24 ans a eu lieu entre début janvier et début mars, avant que la pandémie ne frappe vraiment. Les organisateurs de l’enquête ont toutefois constaté les circonstances particulières, et ont efficacement appuyé le rapport principal par un sondage avec la Covid-19 auprès de 600 jeunes Arabes à la mi-août.

L’enquête de cette année a fait passer le nombre de personnes interrogées de 3 300 à 4 000 et a continué d’ajouter de nouveaux pays, atteignant désormais 17 nations au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Cette année, elle a présenté le Soudan pour la première fois, parallèlement au retour de la Syrie après neuf ans. En considérant ce dernier pays, il faut garder à l'esprit le fait que plus de 5,5 millions de Syriens ont déjà quitté le pays depuis le début de la crise en 2011.

C'est le Levant qui se démarque. Au Liban, 77% des personnes interrogées voulaient partir - un chiffre qui aura sûrement augmenté à la suite de la pandémie ainsi que de l'explosion du mois d'août à Beyrouth. Parmi ceux qui voulaient quitter le Levant, 49% souhaitaient se rendre dans un nouveau pays d'adoption permanent. Le sondage a révélé que 32 pour cent semblaient souhaiter partir en raison de la pandémie. Les chiffres sont également élevés dans les pays d'Afrique du Nord, mais nettement inférieurs dans le Golfe, où le niveau de vie est plus élevé, les EAU étant une fois de plus le pays arabe privilégié vers lequel se déplacer.

Quelles en sont les motivations? L’insatisfaction est profonde, ce qui explique les niveaux élevés de soutien aux manifestations dans la région. Quelque 82% des jeunes de quatre pays qui ont connu de telles manifestations - Algérie, Irak, Liban et Soudan - les ont soutenues. Ces quatre pays ont tous vu leurs dirigeants écartés de leurs fonctions l'année dernière. L'étude fait état d'une réaction très positive envers les manifestations, 82% des jeunes Irakiens pensant qu'elles entraîneront un réel changement dans leur pays. S'agit-il d'espoir, de désespoir ou du fait de croire dur comme fer qu'un changement se produira? De toute évidence, si tant de personnes veulent partir, on imagine qu'il est peu probable que ce soit en raison de la dernière possibilité.

Le manque d'opportunités économiques est un élément clé de l’angoisse. Le chômage des jeunes reste très malheureusement élevé, à environ 27 pour cent, soit le double de la moyenne mondiale, la pandémie augmentant sans doute considérablement ce chiffre. Prenons à titre d’exemple la Jordanie, où les économistes estiment que le chômage atteindra le chiffre de 35% d'ici la fin de 2020.

La colère qui stimule les manifestants trouve ses racines dans la corruption généralisée et la mauvaise gouvernance dans la région. Cette étude montre que 98 pour cent des jeunes levantins et 95 pour cent des jeunes nord-africains font état de niveaux élevés de corruption - des chiffres qui sont exceptionnels dans un tel sondage. S'attaquer à ce problème est la priorité absolue pour la plupart des personnes interrogées, parallèlement à la création d'emplois.

Le fait est que la plupart des jeunes Arabes ne pourront pas partir. C'est un privilège des classes les plus riches et les plus instruites, en l’occurrence de ceux qui ont des connexions. Mais même ceux-ci auront du mal à trouver un nouveau pays refuge étant donné le sentiment anti-immigrants accru dans toute l'Europe et aux États-Unis, avec la construction de murs et de barrières pour leur bloquer la route. Les personnes sans emploi et sans ressources peuvent se retrouver piégées chez elles, probablement avec une dette personnelle et familiale croissante. Elles pourraient donc être plus susceptibles de rejoindre les manifestants qui se rassemblent dans les rues des capitales telles que Bagdad et Beyrouth.

Le plein effet de la pandémie n’a pas encore été ressenti par les économies et les sociétés arabes. Certes, les jeunes ont moins souffert des conséquences médicales de la Covid-19, mais ce sont eux plutôt que les générations plus âgées qui vont vivre avec ses secousses et ses incidences pendant des années, voire des décennies. Qui veut les voir souffrir de niveaux angoissants de pauvreté?

Près de la moitié des jeunes Arabes ont pensé émigrer, proportion passant à 63% au Levant.

Les pays du Levant et de toute l'Afrique du Nord pauvres en ressources devront se reconstruire, mais ce sera sur les fondations les plus fragiles à moins qu'ils ne construisent à nouveau une relation de confiance avec leurs propres populations. Aucun de ces pays ne peut se permettre de perdre la seule ressource majeure dont ils bénéficient et qui est le talent humain. Si la fuite des cerveaux s'accélère, quelle chance de progresser donne-t-on à ces pays? Pour ce faire, ils devront d'abord s'attaquer à la pandémie et mettre en œuvre une stratégie efficace pour protéger la population de ses pires effets. Des mesures provisoires ne suffiront pas.

Près de dix ans après le début du soi-disant printemps arabe en Tunisie, les élites du Levant et d'Afrique du Nord en particulier devraient se pencher sérieusement sur cette enquête. Ils doivent écouter leur peuple et se rappeler le genre de gouvernance incompétente qui a conduit à cet état de choses. S’ils échouaient à le faire, cela entraînera, selon toute vraisemblance, des manifestations de plus en plus violentes, tandis que le virus de l'extrémisme pourrait également avoir sa propre vague déferlante.

Chris Doyle est le directeur du Council for Arab- British Understanding, basé à Londres.

Twitter : @Doylech

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com