L’incompétente élite libanaise risque de faire sombrer le pays dans le chaos

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Publié le Lundi 02 novembre 2020

L’incompétente élite libanaise risque de faire sombrer le pays dans le chaos

  • Malgré des crises socio-économiques et politiques intenses, la pandémie de coronavirus et l’explosion du port de Beyrouth, le Liban demeure sans gouvernement opérationnel depuis le 10 août
  • Disposant de peu de marge de manœuvre de toute façon, manifestations ou pas, le Liban se dirige rapidement vers un scénario « Libanzuela », où un gouvernement provisoire et une élite politique se protègent de la pire des crises

Si les enjeux étaient déjà importants au Liban, ils le sont devenus davantage après que le président Michel Aoun a reporté les consultations avec les députés pour désigner un Premier ministre. Malgré des crises socio-économiques et politiques intenses, la pandémie de coronavirus et l’explosion du port de Beyrouth, le Liban demeure sans gouvernement opérationnel depuis le 10 août.

La démission de Hassan Diab et de son cabinet n’a pas apaisé les craintes d’un public de plus en plus désabusé. Une tentative de transition vers une administration Moustafa Adib soutenue par la France a échoué lorsque les partis politiques n’ont pas réussi à s’entendre sur la formation d’un cabinet non-partisan. M. Aoun a alors espéré nommer l’ancien Premier ministre Saad Hariri, qui a démissionné il y a un an en réponse aux manifestations anti-corruption.

Cette réflexion a un certain avantage, compte tenu de l’équilibre tripartite historique des pouvoirs au Liban. M. Hariri est brièvement devenu un favori sérieux avec le soutien des deux principaux partis politiques chiites, le Hezbollah et le Mouvement Amal, mais il n'a pas réussi à inspirer l'enthousiasme du tiers chrétien de cette tripartite ; le Courant patriotique libre et les Forces libanaises étaient opposés à une nouvelle administration Hariri. Pour un public inquiet, cela signifiait un retour à l'intransigeance et au blocage redoutés. Même les promesses de nommer un gouvernement de technocrates n’ont pas convaincu les détracteurs de Hariri en raison du manque de qualifications technocrates de l’ancien Premier ministre.

M. Hariri — surpris par la décision de M. Aoun de reporter  les consultations — a maintenant retiré sa candidature et tout le processus a donc été ajourné jusqu’au 28 octobre. Ce dernier épisode souligne une division croissante et insurmontable entre les dirigeants et le peuple libanais.

Les élites au pouvoir semblent toujours déconnectées des préoccupations les plus pressantes du peuple. La pauvreté alimentaire et le déclin du secteur de santé publique risquent de faire basculer le Liban dans la famine. L’explosion du port de Beyrouth en août, dont le coût des dommages s’élève au moins à 15 milliards de dollars, a fortement réduit la capacité du Liban à recevoir des aides cruciales, sans parler de maintenir les exportations à des niveaux suffisants pour soutenir une économie en crise.

Les coûts pour relancer l’économie du Liban pourraient dépasser 60 milliards de dollars, et plus la formation d’un gouvernement stable et compétent à Beyrouth prend du temps, plus ce chiffre augmente. Le taux de chômage a atteint 35% et ne cesse de grimper, alors que l’hyperinflation a causé une envolée des prix de 120%. Un accroissement inévitable des importations et une hausse de l'inflation entraînent une dépréciation des salaires, détruisant la richesse et la confiance globale, et cela est aggravé par une crise bancaire sans précédent.

On ne peut qu'espérer que les désaccords qui ont sabordé les tentatives de formation d'un gouvernement réformiste seront réglés d'ici la nouvelle date limite du 28 octobre. Ne pas réussir à former un gouvernement ne fera qu'inciter le peuple à refuser de travailler avec les dirigeants, ce qui risque de faire sombrer le pays dans un plus grand chaos.

Hafed Al-Ghwell

Il n’est pas surprenant de voir les Libanais descendre dans les rues pour tenter de sauver le pays de l’effondrement total. Le Liban est déjà, sur tous les plans, un État  dysfonctionnel, exacerbé par un blocage politique, une négligence, une corruption endémique et une incompétence générale.

Ce dernier jeu de chaises musicales a préparé le Liban à encore plus de querelles politiques, même avec les Français à la périphérie, cherchant à influencer la trajectoire que le pays prendra. La nomination de Moustafa Adib aurait apaisé les demandes françaises pour un gouvernement réformiste de consensus axé sur la mise en œuvre de réformes structurelles, économiques et politiques urgentes afin d'accéder à l'aide internationale et de rétablir la confiance.

Cependant, les oligarques politiques du Liban sont perturbés par toute mention de réforme et par les demandes qui exigent qu’ils s’engagent dans des initiatives qui affaiblissent leur pouvoir. Il y a peu d'espoir que la pression de la communauté internationale déloge une élite politique enracinée dans le pouvoir, alors que les Libanais eux-mêmes ont essayé et échoué à plusieurs reprises.

« L’initiative française » est menacée car les partis politiques justifient leur rejet de l’agenda de M. Adib comme un refus de se soumettre à la pression extérieure autoritaire des Français. Un tel argument aurait été plus convaincant s’il y avait des alternatives viables pour faire sortir le Liban de ses crises. Il n’y en a pas.

La seule issue est la mise en œuvre de réformes globales orchestrées par un organe technocrate, non-affilié à une entité politique et doté d'une autorité suffisante pour mener à bien un mandat aussi lourd. Compte tenu du blocage et de l'intransigeance face à des circonstances déplorables, les avantages d'un tel gouvernement intérimaire sont évidents, mais sa mise en place va à l'encontre des processus politiques libanais axés sur le consensus. Malheureusement, lorsque les principaux partis politiques ne peuvent même pas se rendre compte de l'urgence de former un gouvernement et se réconfortent en soutenant des positions politiquement intenables, cela n’augure rien de bon pour l'avenir.

Les partis chrétiens ne veulent pas de gouvernements intérimaires ou de solutions temporaires  qui nécessitent des débats prolongés ou des compromis. Au lieu de cela, ils ont appelé à des élections afin de changer les noms et les visages des députés du Liban. Le but est d’avoir une nouvelle moisson de représentants, plus conscients de la détresse des Libanais et ouverts à des initiatives extérieures pour stabiliser le pays. Le tiers chiite —  notamment le Hezbollah et le mouvement Amal du président du parlement Nabih Berri —  penche davantage vers la formation d’un gouvernement mais ne soutiendra aucun arrangement qui l’empêcherait de nommer des personnes à des postes clés, comme celui de ministre des Finances.

Toutefois, appeler à des élections anticipées ou essayer de former un gouvernement indépendant dans un tel environnement ne fera qu'élargir le fossé. Les élections suivront simplement des principes sectaires, ce qui risque d’enraciner la distribution actuelle des entités politiques. Un gouvernement intérimaire bénéficiant des  bénédictions chrétienne, sunnite et chiite ne sera ni indépendant ni suffisamment habilité à mener des réformes cruciales.

Disposant de peu de marge de manœuvre de toute façon, manifestations ou pas, le Liban se dirige rapidement vers un scénario « Libanzuela », où un gouvernement provisoire et une élite politique se protègent de la pire des crises, sans égard pour la détresse des citoyens. À son tour, la communauté internationale gardera simplement un œil sur les aides et fermera les fonds des donateurs. Finalement, tout financement existant sera épuisé, entraînant une émigration massive, un chômage élevé, une instabilité, une dépréciation de la monnaie et une hyperinflation galopante. Ce scénario rappelle la guerre civile  de 1975-1990 avec des belligérants divisés selon des lignes sectaires.

La deuxième tentative de désignation d’un Premier ministre était une autre chance pour le Liban de saisir l’occasion et de viser quelque chose de différent, sachant que le temps presse. On ne peut qu'espérer que les désaccords qui ont sabordé les tentatives de formation d'un gouvernement réformiste seront réglés d'ici la nouvelle date limite du 28 octobre. Ne pas réussir à former un gouvernement ne fera qu'inciter le peuple à refuser de travailler avec les dirigeants, ce qui risque de faire sombrer le pays dans un plus grand chaos.

Hafed al-Ghwell est chercheur associé non résident de l'Institut de politique étrangère de l'École des hautes études internationales de l'université John Hopkins. Il intervient également comme conseiller principal chez Maxwell Stamp, société internationale de conseil économique, et chez Oxford Analytica, société de conseil sur les risques géopolitiques. Membre du groupe international Strategic Advisory Solutions à Washington DC et ancien conseiller du Conseil d'administration de la Banque mondiale.

Twitter : @HafedAlGhwell

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d'un article paru sur Arabnews.com