Le nettoyage ethnique est actuellement l’issue la plus probable à Gaza

Des gens se tiennent autour des cratères causés par les bombardements israéliens à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 12 février 2024 (Photo, AFP).
Des gens se tiennent autour des cratères causés par les bombardements israéliens à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 12 février 2024 (Photo, AFP).
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Publié le Mercredi 14 février 2024

Le nettoyage ethnique est actuellement l’issue la plus probable à Gaza

Le nettoyage ethnique est actuellement l’issue la plus probable à Gaza
  • Un assaut israélien sur Rafah sera-t-il l’ultime carnage dans le dernier acte de la destruction de Gaza?
  • La plupart des Israéliens en sont arrivés à la conclusion que leur bien-être est le dernier des soucis de Netanyahou

Un assaut israélien sur Rafah sera-t-il l’ultime carnage dans le dernier acte de la destruction de Gaza? Plus d’1,3 million de Palestiniens, parmi lesquels 610 000 enfants, ont été entassés de force dans l’enfer de plus en plus insalubre de cette petite ville située à la frontière de Gaza avec l’Égypte. Aujourd’hui, ils attendent de savoir quel sort leur sera réservé.

La plupart ont été déplacés jusqu’à cinq ou six fois, ce qui constitue aujourd’hui incontestablement le plus grand déplacement forcé de l’histoire palestinienne. Un grand nombre d’entre eux mangent de l’herbe ou des aliments pour animaux et boivent de l’eau sale. Rafah est le dernier lieu de semi-réfugiés à Gaza, mais aussi la principale porte d’entrée de l’aide vitale qui permet à cette présence palestinienne fantomatique de continuer à exister – pour l’instant.

Cette menace israélienne s’est intensifiée à l’issue d’une nouvelle mission infructueuse d’Antony Blinken dans la région. Le chef de la diplomatie américaine a effectué cinq voyages au Moyen-Orient depuis le 7 octobre, mais il en est reparti à chaque fois les mains vides. S’il se sent humilié par la façon dont Benjamin Netanyahou le malmène, il s’efforce de ne pas le montrer.

Après une énième rencontre blessante avec le Premier ministre israélien, Blinken était à la fois en retard et fatigué lorsqu’il s’est présenté à sa conférence de presse. Alors que le secrétaire d’État déclarait que la réponse du Hamas à une proposition américano-égypto-qatarie laissait la possibilité pour un accord, Netanyahou anéantissait une fois de plus tout espoir en déclarant que cela était «illusoire.» Au lieu d’un accord sur la libération des otages et un cessez-le-feu, les Palestiniens se sont retrouvés en face de la perspective d’un nouveau carnage massif.

L’interrogation prédominante que tous posent est la suivante: et maintenant? Les porte-parole israéliens ne peuvent ou ne veulent simplement pas répondre à cette question simple et évidente. Netanyahou a demandé à l’armée israélienne de lui proposer des options à ce sujet.

Où peuvent aller les civils palestiniens qui se trouvent à Rafah? Leur donnera-t-on un corridor pour se rendre au nord, jusqu’au centre de Gaza? Mais où est-on en matière de sécurité? Les routes sont bombardées et pleines de cratères. La bande de Gaza est jonchée de munitions non explosées et de bâtiments au bord de l’effondrement. Les organismes humanitaires n'ont aucun moyen de préparer des abris sûrs dans ces zones.

Toute attaque majeure contre Rafah équivaudrait à enfoncer un nouveau clou dans les cercueils déjà bien cloués des otages restés à Gaza. La plupart des Israéliens en sont arrivés à la conclusion que leur bien-être est le dernier des soucis de Netanyahou.

Quand cela pourrait-il arriver? On ne peut clairement le dire. Il ne fait aucun doute qu’Israël torturera davantage les Palestiniens qui se trouvent à Rafah en les laissant dans l’incertitude. En se basant sur son expérience antérieure, l'armée israélienne leur donnera un avertissement de deux heures. Les forces israéliennes bombardent Rafah dans ce contexte, et la ville n’est donc pas sûre, même à l’heure actuelle.

L'Égypte aurait averti le Hamas qu'Israël lui donnait deux semaines pour rendre les otages restants avant de commencer les opérations à Rafah. Si des centaines de milliers de personnes doivent être évacuées de cette zone, même deux semaines ne suffiront sans doute pas. N’oubliez pas que des milliers d’individus de plus sont aujourd’hui blessés et malades comparativement à l’année dernière, lorsque beaucoup ont été forcés d’évacuer le nord.

L’Égypte craint ce moment, non seulement depuis octobre, mais depuis des années. Les dirigeants égyptiens savent très bien qu’Israël rêve de se débarrasser de Gaza ou des Palestiniens de Gaza aux dépens de l’Égypte. Le désir d’Israël de se laver les mains ensanglantées de sa responsabilité dans leur sort est clair. L'Égypte a menacé de suspendre son accord de paix avec Tel-Aviv si cela se concrétisait.

«La question prédominante que se posent les Palestiniens qui se trouvent à Rafah est la suivante: et maintenant? Les Israéliens ne peuvent ou ne veulent simplement pas répondre à cette question.»

Chris Doyle

Quelques légères expressions d’inquiétude de la part des dirigeants américains et européens ont fait leur apparition dans l’espace public. Le chef de la politique étrangère de l’Union européenne, Josep Borrell, a déclaré qu’une offensive militaire israélienne sur Rafah «conduirait à une catastrophe humanitaire indescriptible et à de graves tensions avec l’Égypte».

La ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, a affirmé quant à elle: «Les habitants de Gaza ne peuvent pas disparaître dans les airs.»

Le ministre britannique des Affaires étrangères, David Cameron, s'est dit pour sa part «profondément préoccupé par la perspective d'une offensive militaire contre Rafah». Cela ne représente guère une pression sérieuse sur Israël.

Mais qu’en est-il du président américain, Joe Biden? Il vient d’affirmer qu’Israël est allé «trop loin». La pression augmente, y compris au sein de sa propre administration, pour qu’il s’avance davantage et mette les choses au clair. Netanyahou le traite avec mépris, et il doit lui montrer qu’il ne peut pas s’en tirer à si bon compte. Les États-Unis disposent d’une multitude d’options pour exprimer leur mécontentement si Biden en a le courage. Les déclarations ne sont pas suffisantes. Elles ne l’ont jamais été.

Les dirigeants internationaux doivent abandonner l’illusion selon laquelle Netanyahou n’a jamais voulu une quelconque forme d’accord avec le Hamas. Il a toujours prôné ce qu’il considérait comme une «victoire totale».

En l’absence d’une pression américaine et européenne majeure et coordonnée, qui n’a jamais semblé se matérialiser, Netanyahou n’a aucun intérêt politique ou personnel à s’attacher à un accord qui garantirait la survie du Hamas, une entité qu’il a juré de détruire. Globalement, la population israélienne ne ferait pas confiance à un accord avec le Hamas, et encore moins la base de soutien de «Bibi».

La victoire totale est le seul scénario dans lequel Netanyahou pourrait survivre politiquement. Ce n’est que si cet acteur politique consommé, d’une grande adresse, pouvait se tourner vers ses détracteurs et proclamer avoir mis fin à la menace du Hamas qu’il aurait une chance de s’en sortir. Jusqu’à présent, il a peu de victoires à son actif, étant donné que pratiquement aucun haut dirigeant du Hamas n’a été éliminé et que 134 otages n’ont toujours pas été retrouvés.

Cependant, les dirigeants du monde ne devraient pas être surpris de la manière dont Israël mène la destruction de Gaza. S’ils avaient écouté les dirigeants israéliens, et notamment Netanyahou, ils auraient constaté qu’ils tiennent leurs promesses en termes d’ampleur de l’offensive. Un grand nombre d’entre eux ont déclaré sans détour qu’ils voulaient écraser le Hamas partout à Gaza et qu’ils ne pouvaient donc pas laisser quatre bataillons du Hamas à Rafah. Et nombreux sont ceux qui ont juré de dépeupler Gaza ou au moins d’en réduire la population.

Le ministre israélien de l'Agriculture, Avi Dichter, a expliqué que la campagne militaire à Gaza était clairement conçue pour forcer le déplacement massif des Palestiniens. Dans une interview télévisée donnée en novembre dernier, il avait proclamé haut et fort: «Nous mettons actuellement en œuvre la Nakba à Gaza.» Il reste singulier qu’un bon nombre des hommes politiques israéliens qui avaient promis une nouvelle Nakba continuent de nier la première, en 1948.

L’une des raisons pour lesquelles demeure l’option de Rafah réside dans le fait que les grandes puissances mondiales ont scandaleusement ignoré les arrêts de la Cour internationale de justice (CIJ). Israël doit revenir devant le tribunal d'ici au 23 février pour faire un rapport sur ses progrès dans le respect de ces décisions. Que les choses soient claires: une attaque majeure contre Rafah à elle seule violerait presque certainement l’une, voire deux, voire trois de ces décisions: la première visant à éviter le génocide, la deuxième à faciliter l’aide humanitaire et la troisième à conserver, et non détruire, les preuves du génocide.

Mais, parallèlement au génocide, ce que craignent également les Palestiniens, c’est le nettoyage ethnique de Gaza. Combien de temps faudra-t-il avant qu’Israël ne crée une brèche dans le mur frontalier égyptien et ne repousse des milliers de personnes vers le Sinaï? Ce serait un rêve réalisé que d’en expulser des centaines de milliers. Pour certains, cela avait pu paraître tiré par les cheveux lorsque de nombreux observateurs, dont je fais partie, ont présenté ce scénario comme plausible au mois d’octobre dernier. Cela devient tout simplement l’issue la plus probable.

Chris Doyle est le directeur du Council for Arab-British Understanding, basé à Londres.

X:@Doylech

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com