Ce que la présidence de Biden signifierait pour le Moyen-Orient

L’ex-vice-président des Etats-Unis et candidat aux prochaines élections présidentielles pour le camp Démocrate, Joe Biden (Photo, Olivier DOULIERY/AFP).
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Publié le Mardi 25 août 2020

Ce que la présidence de Biden signifierait pour le Moyen-Orient

  • Le multilatéralisme prudent présente beaucoup d’avantages, tant pour les adversaires de Washington que pour ses alliés
  • La stratégie politique américaine au Moyen-Orient repose sur la bonne entente entre Israël et les alliés arabes de Washington, bien que la réalité soit très différente

La première convention « virtuelle » du Parti démocrate lui a servi de vitrine éclatante  - avec son lot de personnalités prestigieuses - pour exposer sa vision pour l’avenir, dans un monde qui sera plein de défis au cours des années à venir.

Les orateurs ont exigé un changement de cap bien nécessaire dans le pays, étant donné la mauvaise réponse qui a été apportée par le gouvernement actuel à la pandémie mondiale qui a terriblement mal tourné. Avec des millions de personnes au chômage, les fermetures d’école, des établissements de santé et surchargés, et des angoisses croissantes face à cette « nouvelle réalité », il est probable que des idées concrètes pour faire face à ces crises trouvent un écho parmi l'électorat.

Toutefois, pour le reste du monde, ce sont les discussions de la seconde journée qui ont le plus suscité d’intérêt, car les orateurs et les montages vidéo ont mis en valeur l’expérience de l’ancien vice-président dans le domaine des affaires étrangères, non seulement comme membre de l’administration Obama, mais aussi en tant que président du comité des affaires étrangères du Sénat. Malheureusement, les règles de la politique font qu’il n’a été possible de déceler que des indices sur ce à quoi ressemblerait l’agenda international du président Biden, plutôt que des objectifs politiques concrets.

Le message principal qu’on voulu faire passer les démocrates est que Biden possède l’expérience, les compétences et l’audace nécessaires pour naviguer sur une scène mondiale vacillant au bord du précipice sans savoir ce qui se trouve au fond. Ce que nous savons,  c’est que l’ancien monde unipolaire a laissé place à un désordre géopolitique confus, mêlant  multilatéralisme, régionalisation et interventionnisme des grandes puissances. Il est impossible de revenir à une époque où Foggy Bottom et la Maison Blanche dirigeaient l'ordre mondial et il serait beaucoup trop risqué pour les États-Unis de disparaître soudainement de la scène internationale.

Un retrait progressif américain du Moyen-Orient

Heureusement, même les sept paragraphes consacrés au Moyen-Orient dans la plateforme Démocrate 2020 montrent clairement que les États-Unis n’abandonneront pas la région — même si l'agitation et l'alarmisme actuels semblent maintenant dire le contraire. En effet, la diminution des effectifs de troupes prévues en Afghanistan et en Irak est un peu préoccupante, mais comme dans le même temps, les dépenses de défense des Etats-Unis continuent d’augmenter, cela signifie peut-être simplement qu’elles pourraient être engagées d’une autre manière dans un monde en mutation, où les effectifs de soldats ne seront peut-être plus un indicateur crédible de l’engagement américain.

Les deux partis sont désireux de tourner la page sur les interventions militaires à grande échelle à l’étranger et de mettre fin à l’enlisement dans des guerres sans fin, privilégiant un retour à un modèle politique au Moyen-Orient centré sur un réseau d’alliances et de partenaires. Ainsi, une administration Biden éviterait probablement un conflit violent, et même le risque d’un conflit, au profit d'une diplomatie pragmatique et non idéologique à même de représenter une force de dissuasion par la puissance économique, le soft power et des relations équilibrées.

Même si des critiques inévitables ont dénoncé le fait que les Etats-Unis ne se sont parvenus à radicalement s’éloigner d’une politique interventionniste à l’étranger (ce que l’administration Trump a essayé de faire tout en échouant), le Moyen-Orient doit se préparer à une politique étrangère de « leadership en coulisses » sous stéroïdes. En d’autres termes, une administration Biden évitera de se réengager en Irak et en Syrie, tout en exhortant ses alliés enlisés en Libye et au Yémen à s'engager dans des règlements négociés. Dans certains domaines qui pourraient encore exiger une démonstration de force - comme l’expansionnisme russe ou l’aventurisme capricieux de Téhéran - une coalition formée d’États du Golfe, d’Israël et de l’Égypte assumeront progressivement davantage les obligations militaires de Washington, avec des « conseillers » américains qui travailleront dans l’ombre. Le récent accord entre les Émirats arabes unis et Israël est presque providentiel, qui va dans le sens de la vision de politique étrangère multipolaire à la Biden.

Ce traité de paix est un grand pas pour la stratégie de long terme de Washington visant à faire de l’Iran – et non plus d’Israël – le point de convergence d’intérêts disparates dans la région. Même si Trump peut mettre à son crédit cette réalisation majeure, elle n’est que l’aboutissement d’une stratégie patiente visant à isoler Téhéran et à consolider son statut de paria, qui existe depuis les événements qui ont eu lieu entre 1979 et 1981.

Aller vers un multilatéralisme basé sur de solides alliances

La stratégie politique américaine dans la région repose sur la bonne entente entre Israël et les alliés arabes de Washington, bien que la réalité soit très différente. Cependant, il est probable que d’autres États arabes suivent l’exemple de l’Égypte, de la Jordanie et des Émirats dans la normalisation de leurs relations avec Israël, ce qui rapprocherait Washington d’un scénario idéal qui favoriserait la sécurité et la stabilité régionales, et permettrait de sauvegarder les intérêts communs. En outre, les annexions en Cisjordanie seront probablement interrompues indéfiniment et l’approfondissement des liens avec les pays arabes  pourrait obliger Israël à complètement abandonner ces plans. Cela permettrait de résoudre le dilemme impossible des Américains, qui consiste à exprimer sa solidarité envers la détresse des Palestiniens, tout en donnant carte blanche à Benjamin Netanyahu.

L’Iran devrait se méfier d’une telle politique qui vise carrément à limiter ses activités sans tirer le moindre coup de feu. Biden tient à ramener Téhéran à un plan d'action global commun relancé, éventuellement mis à jour, qui exigera un jeu diplomatique brutal. Après tout, il est très improbable que ses 2 000 conseillers en politique étrangère incitent à revenir à l'accord sur le nucléaire de 2015. Ce qu’il faut maintenant, c’est un plan d’action plus solide, pour permettre la fin de l’interventionnisme de Téhéran au Yémen, en Syrie et en Irak comme condition préalable à son retour dans l’économie mondiale. L’Iran aura également ses propres revendications, et jouera sur les droits de veto de la Russie ou de la Chine pour faire pression, mais son refus de s’engager lui serait beaucoup plus coûteux.

La seule chose que Moscou ait en commun avec Téhéran est que ce dernier est un obstacle aux projets de Washington pour la région. Pékin est beaucoup plus enclin à soutenir les mécanismes de stabilisation qu’à risquer de multiplier les obstacles qui pourraient entraîner des sanctions ou des retards couteux dans son gigantesque projet des nouvelles routes de la soie. La Russie pourrait être tentée de revoir à la baisse ses ambitions si ces projets de ports méditerranéens ne sont pas menacés en Syrie et en Lybie. En outre, si Téhéran rejette les efforts pour un règlement négocié, il risque de devenir le lieu d’une autre bataille géopolitique, rendant ses revendications révolutionnaires de souveraineté caduques.

Le multilatéralisme prudent présente beaucoup d’avantages, tant pour les adversaires de Washington que pour ses alliés. La grande expérience de Biden et le degré de sagesse de ses conseillers politiques pourraient constituer les bases pour mettre en œuvre un nouveau Moyen-Orient. L'isolationnisme et le penchant de l'administration Trump pour les accords bilatéraux ont sûrement un certain attrait pour certains. Cependant, les résultats parlent d'eux-mêmes et, en novembre, il appartiendra aux électeurs américains de permettre une transition de l’ancien isolationnisme réactionnaire américain au Moyen-Orient vers une « diplomatie pragmatique » centrée sur la coopération et les intérêts partagés.

 

Hafed Al-Ghwell est chercheur principal non-résident à l’Institut de Politiques étrangères de la John Hopkins University School of Advanced International Studies. Il est également conseiller principal du cabinet de conseil économique international Maxwell Stamp et du cabinet de conseil en risques géopolitiques Oxford Analytica, membre du groupe Strategic Advisory Solutions International à Washington DC et ancien conseiller du conseil d'administration du groupe de la Banque mondiale.

Twitter : @HafedAlGhwell

L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com