La levée des restrictions relatives à la pandémie de Covid-19 est un lancer de dés délibéré

Boris Johnson salue avec le coude une membre du personnel, lors de sa visite au Northern Centre for Cancer Care, à Carlisle, en Angleterre, le 14 février 2022. (AFP)
Boris Johnson salue avec le coude une membre du personnel, lors de sa visite au Northern Centre for Cancer Care, à Carlisle, en Angleterre, le 14 février 2022. (AFP)
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Publié le Vendredi 18 février 2022

La levée des restrictions relatives à la pandémie de Covid-19 est un lancer de dés délibéré

La levée des restrictions relatives à la pandémie de Covid-19 est un lancer de dés délibéré
  • Le gouvernement britannique a été l’un des derniers en Europe à imposer un confinement et il pourrait être l’un des premiers à déclarer la fin de toutes les restrictions
  • La suppression des restrictions alors que la Covid-19 connaît un essor aussi rapide risque de submerger les systèmes de santé et les lits d’hôpitaux

Tout aperçu de la réponse mondiale à la pandémie de Covid-19 serait caractérisé par des approches extrêmement différentes et, hélas, par un manque d’unité. Les gouvernements ont trop souvent adopté leur propre approche, régie par l’intérêt personnel immédiat.

Pourtant, plus de deux ans après le début de la pandémie, à l’issue de restrictions sans fin – jamais vécues par la plupart d’entre nous – les manifestations contre les confinements, les restrictions de voyage, les masques et même l’isolement commencent à porter leurs fruits.

Au Canada, les camionneurs ont organisé des manifestations acharnées contre le confinement, ce qui a entraîné un blocage du centre-ville d’Ottawa et des passages frontaliers avec les États-Unis. Ce blocus semble bien financé, avec un soutien considérable provenant de sources américaines, en particulier de l’extrême droite. Les craintes d’assister aux mêmes émeutes dans la capitale américaine, Washington, sont de plus en plus grandes.

On assiste à des soulèvements similaires en Europe, notamment en France. À Paris, la police a infligé des amendes aux conducteurs qui tentaient d’entrer dans la capitale française en suivant ce qu’on appelle des «convois de la liberté». Ils protestent contre le «passe sanitaire», l’une des pratiques les plus restrictives imposées en Europe.

Certes, on comprend la motivation. Qui d’entre nous n’aspire pas à un retour à la vie normale? Mais est-ce sensé? Où se trouve la science dans tout cela? Après tout, malgré ce que certains prétendent, la pandémie de Covid-19 n’est pas terminée, le virus n’est pas «vaincu» et de nouveaux variants peuvent apparaître trop rapidement.

Le gouvernement britannique a adopté l’une des approches les plus intrigantes pour gérer la pandémie. Il fut l’un des derniers en Europe à imposer un confinement en 2020, tandis qu’en 2022, il pourrait être l’un des premiers à déclarer la fin de toutes les restrictions, hormis quelques-unes. Parmi les changements les plus spectaculaires de ces dernières semaines figure la décision de laisser tomber toute exigence de test PCR pour les personnes ayant un schéma vaccinal complet avant leur arrivée dans le pays. Le port obligatoire du masque a été annulé le mois dernier. Le Premier ministre a annoncé que le gouvernement annulerait très probablement plus tard ce mois l’obligation légale en Angleterre de s’isoler en cas d’infection à la Covid-19, un mois plus tôt que la décision initiale.

Le risque est indéniablement élevé. Au Royaume-Uni, on compte actuellement plus de deux cents décès et mille cinq cents admissions à l’hôpital chaque jour. Au début du mois de février, près d’une personne sur dix-neuf en Angleterre souffrait d’une infection à la Covid-19. Avec la France, le pays est en tête des pays européens où le nombre de cas est le plus élevé. Le variant Omicron continue de se propager à un rythme effréné, représentant actuellement quelque 40 % de toutes les absences parmi le personnel de santé.

Les cyniques prétendront qu’il s’agit d’un stratagème dangereux conçu pour sauver un Premier ministre en difficulté, au détriment de la santé du pays. Nombre de ses députés d’arrière-ban le réclament, et cela pourrait servir à lui assurer une loyauté de quelques mois seulement, alors qu'il s'efforce de survivre aux scandales qui se succèdent, notamment une enquête policière sur son rôle dans les violations du confinement. Avec tant de personnes accusant le Premier ministre d’avoir menti avec persistance ces dernières semaines, nombreux sont ceux qui ne lui font pas confiance lorsqu’il tente de rassurer le pays en affirmant que c’est le bon moment pour mettre fin aux restrictions destinées à protéger la santé publique.

Certains pays en font de même. Le Danemark est le premier pays européen à abandonner toutes les restrictions. La Norvège et la Suède mettent fin à la plupart des contraintes sanitaires. La Belgique lève également certaines restrictions, mais pas aussi rapidement.

L’Allemagne continue d’adopter une approche totalement différente. Le mois dernier, le ministre allemand de la Santé a qualifié la stratégie relative à la pandémie de Covid-19 en Angleterre de «pari contraire à l’éthique» et il soutient la vaccination obligatoire. L’Italie vient tout juste de lever les restrictions sur le port du masque en extérieur, même s’il demeure obligatoire en intérieur. Hong Kong renforce également les restrictions, compte tenu des cas qui doublent tous les trois jours, tandis que le reste de la Chine est toujours soumis au confinement et au dépistage en masse.

Il va sans dire que les pays sceptiques observeront avec intérêt comment les États avant-gardistes s’en sortiront.

Qu’en pensent les scientifiques, ceux vers qui beaucoup se sont tournés pendant la majeure partie de la pandémie? Lorsque M. Johnson a annoncé la levée des restrictions au Royaume-Uni, il n’a pas été soutenu comme il l’avait été par les principaux scientifiques et médecins sur lesquels il avait pris l’habitude de s’appuyer pour convaincre le public de respecter les restrictions.

Comme toujours, la communauté scientifique ne parle pas d’une seule voix, mais il existe clairement des inquiétudes. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de sortir d’un pic de pandémie lentement et avec prudence. Les médecins soulignent que dans les pays qui ont mis en place un important programme de dose de rappel, les effets commenceront à s’estomper dans les mois à venir.

«Il va sans dire que les pays sceptiques observeront avec intérêt comment les États avant-gardistes s’en sortiront.» 

Chris Doyle

Mettre fin à la période d’isolement obligatoire est sans doute l’étape la plus risquée. Le professeur Tim Spector, responsable de l’étude Zoe Covid-19 au King's College de Londres, est sceptique: «Ce n’est certainement pas fini, le risque de contracter le virus est considérable. C’est totalement absurde de véhiculer brusquement le mauvais message, en indiquant que nous pouvons nous débarrasser de toutes les restrictions et de sous-entendre qu’il ne faudrait plus s’isoler en cas d’infection à la Covid-19.»

Le gouvernement britannique montre surtout qu’il ne se soucie plus des gens infectés par la Covid-19. Cela marque la fin du dépistage et les scientifiques ne pourront plus surveiller la propagation du virus. La suppression des restrictions alors que la Covid-19 connaît un essor très rapide risque également de submerger les systèmes de santé et les lits d’hôpitaux. Un problème majeur se posera pour les plus vulnérables, ceux qui doivent être protégés, notamment les personnes immunodéprimées comme les patients atteints de cancer. Ils se sentiront beaucoup moins protégés.

Un autre problème est que les personnes aisées pourront prendre le temps de s’isoler et de se protéger, mais celles qui occupent des emplois peu rémunérés auront le sentiment de devoir continuer à travailler, surtout s’il n'y a pas d’indemnités de maladie raisonnables. Les inégalités que la pandémie a trop souvent mises en évidence vont donc perdurer.

Cependant, toutes ces décisions sont, à bien des égards, un luxe pour une grande partie de la planète. Les populations fortement vaccinées peuvent peut-être prendre le risque, parce qu’elles sont sûres d’être en première ligne lorsqu’il sera question de futures doses de rappel ou de nouveaux vaccins pour contrer les variants inquiétants qui émergent.

La plupart des pays de la planète devront continuer à lutter. Ceux qui n’ont pas les ressources nécessaires ne seront pas en mesure de déployer des programmes de vaccination complets et ils seront obligés soit de laisser le virus se propager, soit de maintenir des niveaux élevés de restrictions. L’aide des États les plus riches tarde à se concrétiser.

La levée complète des restrictions est un coup de poker délibéré. Cette décision apportera une popularité à court terme, en particulier pour les politiciens en difficulté. Avec un peu de chance, cette démarche pourrait fonctionner grâce aux avantages économiques, sociaux et psychologiques qui en découleraient. Mais elle demeure un pari risqué et, comme nous l’avons constaté au cours des deux dernières années, elle pourrait facilement se retourner contre nous.

Chris Doyle est le directeur du Council for Arab-British Understanding, situé à Londres.

Twitter: @Doylech

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com