La Turquie, un fauteur de troubles régional au rôle croissant

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s'adresse à la 74e session de l'Assemblée Générale des Nations Unies à New York, le 24 septembre 2019 (Reuters)
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Publié le Jeudi 08 octobre 2020

La Turquie, un fauteur de troubles régional au rôle croissant

  • Les interventions d’Erdogan à l’étranger trahissent le désir de redéfinir le statut géopolitique de la région avec une Turquie aux avant-postes et militarisée
  • Avec tous ces conflits, qui se reflètent négativement sur l’économie, ainsi que sur les droits de l’homme en Turquie, Erdogan va trop loin et pourrait bientôt se trouver confronté à de multiples défis en politique étrangère

Avec la récente intervention de la Turquie dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, le président Recep Tayyip Erdogan étend les interventions de son pays à l’étranger, du Caucase à l'Afrique du Nord, soulevant des questions sur le rôle controversé d'Ankara comme fauteur de troubles régional majeur.

L’approche populiste qu’adopte Erdogan dans les crises régionales reflète son désir de redéfinir la place de la Turquie sur la scène internationale. Mais à quoi veut-il exactement parvenir?

Dans un discours prononcé la semaine dernière à l’Assemblée générale de l’ONU, il s’est plaint des erreurs de l’actuel système international qui a émergé de la Seconde guerre mondiale, comme il s’était auparavant fait l’écho des revendications de la Turquie après la Première guerre mondiale, estimant que l’accès maritime de son pays à la mer Égée avait été limité. Il a ainsi déclaré qu’il n’y a « aucune chance pour que cet ordre dysfonctionnel qui régit le destin de l’humanité, confié à la discrétion d’une poignée de gens avides, continue d’exister comme cela est le cas actuellement ». Dans presque tous ses discours, Erdogan souligne le soi-disant exceptionnalisme turc, tout en dépeignant son pays comme une victime.

Le jeu dangereux d’Erdogan

Des observateurs ont évoqué l’obsession d’Erdogan de vouloir faire revivre le passé ottoman de la Turquie. Ses interventions à l’étranger trahissent le désir de redéfinir le statut géopolitique de la région avec une Turquie aux avant-postes et militarisée. Même s'il se range aux côtés de l'Azerbaïdjan dans le conflit du Haut-Karabakh, il le fait en adoptant une approche supérieure, en se posant comme autorité suprême des peuples turcs, poussant le président azéri Ilham Aliyev à ne pas accepter un cessez-le-feu inconditionnel. Il a également envoyé des mercenaires syriens et des armes en Azerbaïdjan - une allégation niée par Aliyev -, ce qui démontre qu’Erdogan considère la région et ses populations  comme des anciens territoires ottomans et des sujets qu’il peut manipuler.  

Son approche atypique des conflits régionaux a placé la Turquie dans une position unique, bien que délicate. Bien que le pays soit un membre important de l’OTAN, il a établi une alliance fragile avec la Russie de Vladimir Poutine, ainsi qu’avec l’Iran au sujet de la Syrie, où son objectif final reste vague et suspect. Allant à l’encontre des avertissements américains, il a obtenu le système de défense aérien russe S-400, contraignant ainsi Washington à annuler son accord avec Ankara sur l'avion de combat F-35, et à imposer des sanctions.

Tout en étant un allié de Moscou en Syrie, Erdogan a pris le parti du Gouvernement d’union nationale (GNA) en Libye, alors que Poutine soutient l'Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar. Son soutien au GNA est allé bien au-delà de l’appui diplomatique : il a violé les résolutions de l’ONU en envoyant des armes et des mercenaires pour soutenir le gouvernement fragilisé de Tripoli. Erdogan a également signé un accord maritime controversé avec le Premier ministre du GNA, Fayez al-Sarraj, qui empiète sur la souveraineté territoriale de la Grèce. Ses proches collaborateurs ont décrit la Libye comme un ancien territoire ottoman, et se sont engagés à ne jamais en partir.

Dans les discussions de paix inter-libyennes en cours, la principale pierre d'achoppement est la question du retrait de tous les acteurs étrangers. La position d’Ankara sur cette question cruciale est vague, et les risques que les négociations échouent pour cette raison sont élevés.

La Turquie sur tous les fronts

À Idlib en Syrie, la Turquie continue de soutenir les groupes extrémistes, alors qu'Erdogan promettait que la Turquie éliminerait les groupes qu'elle juge terroristes - c'est-à-dire les Kurdes syriens - si les autres ne tenaient pas leurs promesses. La Turquie fait désormais partie des obstacles qui empêchent une solution politique au conflit syrien qui dure maintenant depuis neuf ans. Elle a été accusée d'avoir déplacé des réfugiés syriens pour peupler des villes kurdes syriennes abandonnées suite aux combats, dans le nord du pays. Tant en Syrie qu’en Libye, les affinités d'Erdogan avec les Frères musulmans ont été un facteur idéologique clé dans la mise en œuvre de sa politique.

La semaine dernière, l'UE a menacé la Turquie de sanctions dans le différend qui l’oppose avec la Grèce en Méditerranée orientale. Les relations entre Ankara et l'UE - en particulier avec la France - se sont tendues sur différentes questions : la Syrie, la Libye, et maintenant la Grèce. Après des semaines de tensions exacerbées, la Turquie a accepté de faire revenir un navire d'exploration de la mer Égée, et d'entamer des pourparlers avec Athènes. Les doléances de la Turquie au sujet des frontières maritimes sont peut-être acceptables, mais sa violation des eaux grecques et chypriotes ne contribue pas à faire avancer sa cause.

Ankara est aujourd’hui impliqué dans des conflits en cours avec tous ses voisins, et au-delà. Les interventions d'Erdogan à l'étranger ont nui à l'économie turque et fait perdre les gains réalisés par le passé. Sa popularité dans son pays s’est érodée. La question principale qui demeure est de savoir ce que veut vraiment Erdogan? Ses alliances avec Moscou et Téhéran sont temporaires, car les visées de ces pays se recoupent parfois avec les siennes, mais elles s’y opposent aussi souvent. La politique de la Turquie a divisé le monde sunnite, et l’a isolée de ses voisins. Erdogan se trouve maintenant opposé à Poutine sur le Haut-Karabakh, ce qui met en péril leur fragile accord dans le nord de la Syrie.

Erdogan considère la région et ses populations  comme des anciens territoires ottomans et des sujets qu’il peut manipuler. 

Avec tous ces conflits, qui se reflètent négativement sur l’économie, la monnaie, ainsi que sur les droits de l’homme en Turquie, Erdogan va trop loin et pourrait bientôt se trouver confronté à de multiples défis en politique étrangère qui le dépassent. Il est surprenant qu'au cours des dernières années, il n'ait pas répondu aux appels pour la paix, ou ne les ait lui-même suggérés. La minorité kurde de Syrie n’est pas le problème, mais les Kurdes de Turquie le sont. Erdogan a perdu de nombreuses opportunités de résoudre ce problème de façon pacifique.

En fin de compte, tout en se plaignant d'un ordre mondial dysfonctionnel, Erdogan est devenu une force de rupture majeure dans ce même ordre.

 

Osama Al-Sharif est journaliste et commentateur politique, basé à Amman. Twitter: @plato010

Clause de non-responsabilité: Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de Arab News.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com